La Kabylie du rebelle kabyle Matoub LOUNES
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Mohand Akli HADDADOU : La Kabylie est le refuge de l’algérianité

La dépêche de Kabylie : Tamazight est désormais officiellement reconnue comme Langue Nationale dans les textes de la Constitution. Certains observateurs, vu le manque d’actes concrets sur le terrain, n’hésitent pas à qualifier cette constitutionnalisation de cadeaux empoisonné. Qu’en pensez-vous ?

Mohand Akli HADDADOU : Tamazight Langue Nationale est une avancée, c’est l’une des revendications du mouvement amazigh et du mouvement citoyen. Mais il ne faut pas non plus croire que le fait d’accorder le statut de langue nationale à Tamazight signifie qu’elle va avoir les mêmes droits de la langue arabe. Les droits d’une langue nationale ne sont pas les mêmes que ceux d’une langue officielle.

La dépêche de Kabylie : Justement quels sont les droits d’une langue nationale ?

Mohand Akli HADDADOU : Les droits d’une langue nationale ce sont d’abord le prestige. Quand on dit qu’une langue est nationale, cela veut dire que c’est une langue de la nation, donc elle fait partie de son patrimoine. Elle doit être valorisée, protégée, développée mais elle n’a pas les droits effectifs d’une langue officielle qui sont des droits concrets, c’est-à-dire le droit d’être utilisée dans l’administration, le droit d’être enseignée, le droit d’être utilisée dans tous les documents de l’état, le droit de figurer dans les sceaux de l’état etc….

La dépêche de Kabylie : Est-ce que le statut de langue nationale implique systématiquement une batterie de mesures à même de permettre une prise en charge de Tamazight plus sérieuse et plus engagée de la part du gouvernement, notamment dans l’enseignement de la langue, d’une part, dans les médias, particulièrement dans les médias lourds, comme la télévision ?

Mohand Akli HADDADOU : En principe, l’état, à moins que ce ne soit de la poudre aux yeux, a promis de prendre en charge cette langue. D’ailleurs, le texte même qui annonce la consécration de Tamazight comme langue nationale, précise que l’état va œuvrer à sa promotion ; mais il y a quand même des limites et des restrictions qui laissent croire qu’il y aura des entraves sur le terrain concernant l’application de ces droits. Par exemple, quand il est dit dans l’article que Tamazight est prise comme langue nationale dans toutes ses variétés, je ne dirai pas que cela fait froid au dos. L’Etat algérien ne nous a pas habitués à parler de la variation. Quand on parle d’une langue, c’est la langue arabe, unitaire et langue classique. Donc, le fait de parler de variation uniquement pour le berbère et non pour l’arabe (car il n’y a aucune langue qui n’a pas de variations) comme s’est dit, on a peur de mauvaise intention.

La dépêche de Kabylie : Toutes les langues comportent des variantes mais il y a partout un consensus concernant la langue à enseigner. Pour le berbère, nous avons le kabyle qui est la variante qui comporte le plus important de productions littéraires et cinématographiques. Pour l’enseignement, c’est aussi sur le Kabyle que s’accentue la demande sociale, à en croire le bilan du HCA. Du moment que le Kabyle est la variante qui s’impose, cela ne pourrait-il pas lui permettre d’accéder au rang de « berbère classique » ?

Mohand Akli HADDADOU : Il faut se réjouir qu’il n y ait pas de berbère classique. Quand on parle de langue classique, on évoque le figement, la langue arabe classique, par exemple, est une langue figée. Elle n’est parlée dans aucun pays du monde, même en Arabie. Il y a des dialectes locaux. Donc, c’est une langue pétrifiée qui évolue, très peu, qui est coupée de la réalité. Or, dans les pays que nous voulons démocratiques, dans un système éducatif et une culture que nous voulons ouverts à tous, il n’est pas dans notre intérêt d’avoir une langue figée.

Une telle langue serait destinée à une minorité , sans être un instrument de production culturelle au service de la population. Nous ne voulons pas de ce type de langue. Il n y a pas un seul français unifié. Il en a plusieurs variantes. Il y a un français académique mais qui est de plus en plus remis en question. Dans le monde entier, il y a un mouvement vers la libération des langues, vers la variation, vers une liberté plus grande dans la pratique de la langue. Donc, il est de notre intérêt d’aller vers un berbère de ce genre et non vers un berbère figé.

Faites une comparaison entre l’arabe dialectal et l’arabe classique, il n y a aucune commune mesure. L’arabe dialectal est une langue vivante qui évolue, qui vit, qui s’enrichit constamment. Malheureusement, elle n’a pas les moyens de se développer. En Egypte, par exemple, c’est l’un des pays où l’arabe dialectal a une certaine importance. Il est même employé à l’école. Il est utilisé dans les médias, en littérature. Il y a eu des écrivains célèbres qui ont plaidé pour l’utilisation de l’arabe dialectal. Donc c’est un pays où l’on peut dire que l’arabe égyptien est en train de devenir une sorte d’arabe standard.

Ceci grâce au cinéma et à la télévision. Il y a beaucoup de gens qui parlent l’arabe égyptien maintenant.

Il n y a pas de raison pour que celui-ci ne devienne pas une langue. Et puis, il y a même un dialecte arabe devenu langue officielle. C’est le maltais. Il y a peu d’italien dedans mais à 90% , le maltais est un dialecte arabe.

La dépêche de Kabylie : Est-ce que vous pouvez nous faire une appréciation concernant l’enseignement de la langue amazighe en cours depuis sept ans ?

Mohand Akli HADDADOU : Permettez-moi d’abord de compléter ma réponse car vous avez posé une question sur la variété berbère qui a des chances de s’imposer dans toutes les langues, quand il y a officialisation d’une variante, quand une variante s’impose, c’est toujours de celle-ci que se fait l’officialisation. Il faut qu’elle soit une langue de prestige, porteuse d’une religion ou d’une littérature. Je citerai, par exemple, la variété du grec enseignée en Grèce, c’est la langue classique des poètes grecs.

La dépêche de Kabylie : Qu’en est-il du berbère ?

Mohand Akli HADDADOU : Quand on parle de l’officialisation du berbère, il ne faut pas se leurrer car, pour le moment, c’est surtout le Kabyle qui est en train de revendiquer ses droits pour devenir une langue nationale et officielle. Ailleurs, il n y a pas cette prise de conscience. Même au Mzab, une région qui a pourtant une spécificité religieuse, on aurait pu croire que la langue pouvait être prise comme une spécificité pour permettre aux Mozabites de s’imposer, mais ce n’est pas du tout le cas. D’ailleurs, dans la région du Mzab, il n y a plus d’enseignement de Tamazight. Donc, s’il n y a plus d’enseignement, cela signifie qu’il n y a plus d’engouement pour cette langue. L’école, c’est le domaine où s’exprime justement la volonté d’apprendre une langue, de promouvoir une langue.

En Kabylie, quand on dit Tamazight di lakul, c’est le slogan de toute une génération. Les enfants du boycott, et vous êtes bien placé pour le savoir , ont crié Tamazight di lakul et si aujourd’hui Tamazight est devenu langue nationale , c’est grâce à ces enfants du boycott , aux sacrifices de tous les gens qui sont morts pour que Tamazight vive . Donc , une langue est portée par sa population . Quand on ne parle plus cette langue , quand on ne s’y intéresse pas , cela signifie qu’il n’y a pas de prise de conscience identitaire . Je crois que dans la situation actuelle , en Algérie , voire même au Maghreb , la seule prise de conscience dans le monde berbère , c’est bien la Kabylie . C’est là où les gens revendiquent la langue .

J’ai discuté avec des chercheurs européens , ils étaient étonnés d’apprendre qu’il y a eu un boycott de l’école . Ils m’ont dit que c’est la première fois dans le monde que des enfants boycottent l’école pendant une année pour que leur langue soit reconnue . Nulle part au monde une telle action n’a eu lieu . Vous voyez , il y a une volonté . Je veux bien que toute les variantes du berbère soient développées mais à condition qu’il y ait une demande sociale et une volonté . Mais j’ai bien peur que ce soit freiner cette demande pressante enregistrée en Kabylie .

La Dépêche de Kabylie : Justement , afin de s’inscrire dans le même ordre d’idée , il y a des propositions disant que la solution du problème identitaire résiderait dans la régionalisation sur le plan culturel et linguistique . Quel est votre point de vue ?

Mohand Akli HADDADOU : La régionalisation est un phénomène politique en vue . Cela veut dire donner plus d’autonomie aux régions , plus de moyens . Pour cette question de langue , le principe de la reconnaissance doit être un principe national . Il faudra reconnaître la langue Tamazight comme langue officielle puis donner à chaque région qui le demande ou le revendique d’appliquer ce principe. En Espagne , par exemple , il y a le principe de la coofficialité .

Dans toute l’Espagne , l’Espagnol est une langue officielle ; et pour chaque région où la demande se fait , la langue parlée dans cette localité est deuxième langue officielle . Il faut trouver la pâte à toutes les variantes berbères , leurs donner à toutes la chance d’accéder à l’officialité . Actuellement , il n’y a une forte demande qu’en Kabylie . Mais il se peut que dans quelques années , les Chaouis , les Mozabites et autres s’intéresseront à leur langue . Le principe constitutionnel doit être national . De toute façon , une langue peut être décrétée comme langue nationale et officielle et mourir de sa belle mort . On connaît tous le cas de l’Irlandais . L’Irlande a toujours combattu pour que l’Irlandais renaisse et devienne officiel . Mais en 1917 , à l’indépendance de l’Irlande , l’Irlandais est devenu langue nationale et officielle . Mais les gens se sont peu à peu désintéressés de cette langue . Ils ont opté pour l’Anglais qui est langue de prestige . L’irlandais a reculé fortement depuis sa reconnaissance officielle de plus de la moitié . Vous voyez que cela dépend de la volonté des gens . E n Suisse , le romanche est une langue parlée par 200 000 personnes . Il a la possibilité de devenir langue nationale , voire officielle , d’être utilisé dans les documents officiels . Mais cette langue est en train de mourir . Cette langue est condamnée à disparaître . Il ne suffit pas d’avoir le statut pour survivre .

La Dépêche de Kabylie : Revenons à l’enseignement de Tamazight en Kabylie . Après sept ans , peut-on parler d’un bilan ?

Mohand Akli HADDADOU : L’enseignement du berbère est l’une des manifestations du statut de langue nationale . Avant même que les autorités algériennes n’accordent le statut de langue nationale, la population Kabyle a arraché le droit à l’enseignement . L’école est vraiment le domaine où s’exprime le caractère constitutionnel d’une langue . Bien sûr , cet enseignement a été mal organisé . On peut même dire , avec du recul , que l’échec a été programmé . Programmer un enseignement optionnel , c’est décourager les gens . Programmer un enseignement sans qu’il soit sanctionné par un examen , c’est aussi pour décourager.

L’enseignement doit être obligatoire. Tamazight doit être une matière comme les autres. Tamazight doit bénéficier des moyens de l’Etat . Personnellement , j’ai toujours demandé que Tamazight bénéficie des mêmes moyens que l’arabe . Si on pouvait avoir un dixième des moyens dont dispose la langue arabe , je crois qu’on ferait de Tamazight , une langue d’enseignement très importante. Je dois dire aussi que l’enseignement de Tamazight a été confié à des administrateurs. Quand on nomme dans le corps un inspecteur qui n’a aucune connaissance dans le domaine amazigh , des enseignants qui ne sont pas passés par un apprentissage non seulement de la langue mais aussi de la didactique , quand on confie cet enseignement à une instance politique d’Etat , je pense qu’on ne fait plus de pédagogie. On doit faire appel aux spécialistes et aux auteurs qui sont dans le domaine , aux parents d’élèves qui ont leur mot à dire dans l’organisation de cet enseignement .

La Dépêche de Kabylie : Au vu de toutes ces données , comment percevez-vous l’avenir de Tamazight ?

Mohand Akli HADDADOU : Je suis optimiste . je crois qu’une langue qui depuis plusieurs décennies se sacrifie , est une langue qui a de l’avenir . J’ai fait l’école algérienne dans les années soixante-dix où parler de l’enseignement de Tamazight était une hérésie . La langue Tamazight doit continuer à arracher ses droits parce que le combat pour une langue est un combat de longue haleine .Il faut aussi sensibiliser les algériens qui ne sont pas berbèrophones à ces problèmes de langues.

C’est Tamazight qui va réconcilier les algériens avec eux-mêmes . Certains se demandent pourquoi la Kabylie est frondeuse , qu’en Kabylie on se croit plus algérien que les autres . C’est parce que la Kabylie est le refuge de l’algérianité . Quand on combat pour Tamazight , on combat pour l’Algérie . Quand on combat pour le Tifinagh et le Lybique , on combat pour les éléments de la personnalité algérienne . Il y a aussi l’arabe dialectal qui est une réalité socioculturelle en Algérie et il est très proche du berbère .

ENTRETIEN REALISE PAR AOMAR MOHELLEBI, Auteur de nombreux livres dont Le guide de la culture berbère ( édition Paris-Méditerrannée/Inas-Yas) Mohand Akli HADDADOU est un universitaire. Il enseigne au département des langue et culture berbères de l’université Mouloud Mammeri de Tizi-Ouzou. La rentrée prochaine, il éditera deux nouveaux livres. source : La dépêche de kabylie


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