La Kabylie du rebelle kabyle Matoub LOUNES
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Le Matin Algérie : La fascination de la forme

Des traces dissimulées à l'intérieur du texte, comme des clins d'il, non pas vraiment pour le lecteur d'ailleurs, mais pour l'écrivain lui-même, mort ou vivant, quelle importance ! C'était mon hommage à moi, ma façon de rendre hommage, au lieu de mettre sur la première page d'un roman « à Proust » ou « à Céline », « à Faulkner » ou « à Simon », comme font certains. Je mettais carrément à l'intérieur de mes textes quelques balises, quelques repères, que j'appelle des traces (un exemple : le personnage féminin principal de La Répudiation s'appelle Céline. C'était un hommage à Louis-Ferdinand Céline). Le Matin Algérie

Ces traces-là allaient se développer au fur et à mesure de l'avancement du travail, particulièrement lorsque je me suis mis à me dire qu'au fond mes propres traces aussi étaient intéressantes. On peut penser que c'est un peu prétentieux, mais pas du tout. Je vais vous dire pourquoi : parce que tout simplement je me suis rendu compte en lisant Proust qu'écrire c'était se souvenir des textes des autres. C'est Proust qui le dit. C'est juste ! Deuxièmement, je me suis souvenu que la mémoire est quelque chose en forme de spirale qui tourne sur elle-même, qui est répétitive. Et, en général, il y a peut-être une dizaine de phrases que je peux répéter toute la journée sans m'en rendre compte, qui me reviennent à l'esprit textuellement. Je ne vois pas pourquoi cette façon d'avoir quelque chose dans la tête, qui nous travaille, qui nous obsède pour la journée, a le droit de revenir, dans la vie quotidienne mais pas dans les livres. Je me suis dit qu'il fallait absolument récupérer cette façon qu'a la mémoire d'être sincère, de ne pas se faire de discours ou de théâtre. A partir donc de L'Escargot entêté, j'ai commencé à reprendre mes propres textes.

Un peu avant, déjà, dans La Répudiation, j'avais parlé d'intertextualité ; j'avais alors, sans y penser du tout, cité deux ou trois phrases d'Averroès, qui a représenté, bien avant Leibniz et bien avant Spinoza, le prématérialisme, qui posait le problème de la matière dans la philosophie médiévale. J'avais donc cité dans La Répudiation deux ou trois phrases d'Averroès, qui pour nous musulmans, était l'antithèse de toute la philosophie islamique réactionnaire, dogmatique, de tout ce qui a été dogme jusqu'à lui qui a remis en cause plusieurs philosophes qui ont été ses grands contradicteurs, dont El Ghazali. Cette intertextualité m'intéressait donc depuis toujours puisque je l'avais utilisée d'une façon inconsciente dès mon premier roman. Et c'est avec L'Escargot entêté que je me suis mis à vouloir l'utiliser consciemment. Elle me fascinait parce que, de plus en plus, elle était dans les autres livres. On peut dire que le nud de L'Escargot entêté était un nud familial, dans le sens de Freud. Dans les romans qui viendront après, il y avait cette idée qui était en germe dans La Répudiation et dans L'Insolation : le rapport à l'histoire. Le rapport à l'histoire amène une intertextualité qui a double sens, j'appelle cela l'intertextualité externe et interne.
En ce qui concerne la technique, c'est-à-dire comment j'écris, c'est très essentiel car je suis particulièrement fasciné par la forme. Quand je lis un roman, l'histoire m'intéresse peu finalement, bien que j'aime beaucoup les histoires mais je préfère les écouter et je n'aime pas trouver des histoires dans les livres, même si j'aime bien entendre des histoires dans les cafés, dans les bars, en ville, dans la rue. Mais pas sur le papier !

Fasciné par la technique, par le formalisme que j'ai trouvé très bien structuré chez les Français du Nouveau Roman, je voulais un peu cette technicité, ce formalisme, chez moi. C'était un peu une façon de dire : « La société algérienne, musulmane, maghrébine n'est pas une société condamnée au folklore, à la mythologie stupide (parce qu'il y a une mythologie très forte et féconde, génératrice d'autres mythes, génératrice d'autres idées modernes). Ce n'est pas parce que nous avons deux siècles de retard que nous sommes condamnés à ne pas avoir des personnages qui ont une tête moderne. » On a introduit le téléphone chez moi, à la maison, quand j'étais petit. Il y avait, il y a une trentaine d'années, un tramway, il y avait des avions que mon père prenait comme si c'était une grande aventure. Et puis il a aujourd'hui des autoroutes et des aéroports en Algérie ; je ne vois pas, alors, pourquoi la modernité serait juste bonne pour ce qui est extérieur et qu'à l'intérieur, la tradition s'impose.

Mon formalisme quelque peu excessif est donc une réaction, c'est un défi à toute une littérature arabe qui a voulu un peu poursuivre l'uvre des Mille et Une Nuits, sans le génie et sans l'audace des Mille et Une Nuits, qui étaient déjà, il y a une quinzaine de siècles, un roman extrêmement moderne, subversif et audacieux. Disons qu'il s'agit là d'un désir de philosophie. j'étais un peu épistémologue, fasciné par les sciences, par les rapports structurels entre les différentes sciences et la philosophie aussi. J'étais fasciné par la logique et par les mathématiques. Et j'ai toujours été fasciné par l'informel formalisé. J'ai donc, par tendance naturelle et par formation universitaire, voulu et revendiqué le formalisme, avec en contre-plan, en arrière-pensée, cette réaction d'un écrivain, jeune à l'époque par rapport à l'ancienne littérature.

Voilà comment s'explique ce formalisme, qui est donc d'abord très naturel chez moi. Certains prétendent qu'il est parfois surfait, ou un peu affecté, mais je le revendique totalement. Je suis triste d'entendre dire en Algérie, par exemple, ou dans le tiers monde, parfois même en Europe et en Amérique : « Pourquoi vous écrivez de cette façon ? C'est difficile ce que vous faites. » Et je réponds : « Pourquoi pas ? » On me dit : « vous êtes d'un pays pauvre, et les gens ne vont pas vous comprendre. » Je leur dis : « Pourquoi les enfants algériens apprennent bien les mathématiques en classe, à l'âge de six ans ! Pour eux, 1 + 1 = 2, comme pour le petit Chinois, comme pour tout le monde. Je ne vois pas pourquoi moi je ne pourrais pas faire une littérature complexe et à ma façon pour des adultes. »

C'est à travers la lecture de l'histoire qu'est remise en question notre propre histoire. Mon histoire en tant qu'Algérien, en tant qu'Arabe et musulman. C'est-à-dire que j'étais moi-même un colonisateur, un jour, avant d'être colonisé, et qu'il fallait reprendre tout cela parce que, dans les peuples, il y a certaines personnes qui ont mauvaise conscience, mais souvent les peuples, en bloc, ont bonne conscience. Et je ne voulais pas que l'Algérien dise, lui qui a subi 130 années de colonialisme, « la colonisation française en Algérie est mauvaise mais la colonisation arabe en Espagne est bonne ». C'est ce qui se dit, évidemment. C'est cela l'histoire officielle. C'est cela la littérature officielle. Tous les Arabes pleurent aujourd'hui l'Andalousie perdue.

Donc, c'est à travers l'histoire qu'a été mis en cause un certain nombre de mythologies négatives et typiquement algériennes. Par exemple le mythe des ancêtres qui existait beaucoup et qui existe toujours dans la littérature algérienne, en particulier dans celle de mes aînés. Je me suis dit tout jeune : « Mais enfin, c'est un leurre ! Qu'est-ce que c'est que ce mythe des ancêtres ? » Des ancêtres qui ont toujours été battus, écrasés par l'étranger, on en a fait des héros, alors qu'ils ont été plutôt des gens vaincus pour des raisons objectives ou subjectives que j'ignore dans le détail. Mais ils ont été, en tout cas, des gens battus. L'Algérie, depuis des siècles, depuis toujours, a été une terre d'invasions. Nous avons eu les Carthaginois, les Romains, les Goths, les Visigoths, les Vandales, les Arabes, les Turcs, et enfin les Français.

C'est-à-dire que pendant environ 40, 50 siècles d'existence, si l'on peut mémoriser cela à travers les historiens et les textes apocryphes, l'Algérie a toujours été une terre de gens humiliés. La première fois où les Algériens n'ont plus été humiliés, c'était en 1954, le jour où j'ai vu des fusils cachés dans la maison de mes parents. J'ai dit simplement : « Pourquoi mes aînés écrivains ont-ils inventé ce mythe des ancêtres héroïques alors que nos ancêtres ont été plutôt lamentables ? » C'est un exemple que je donne en passant. Je reprends un peu tout cela dans mes romans, je renverse les données. Non par besoin ou par plaisir ou pour faire plaisir, mais parce qu'il me semble vraiment important et nécessaire de dire aux Algériens et à tous ceux qui le disent (Arabes, Berbères et musulmans : c'est une notion géo-culturelle, mais aussi mentale) qu'il faut regarder les choses en face, qu'il faut lire l'histoire d'une façon tant subjective qu'objective. Sans un peu d'objectivité, évidemment, aucune lecture de l'histoire n'est possible. Je répète souvent que les autres ne sont pas toujours plus mauvais que nous. Pas nécessairement. Que parfois nous pouvons être pires que les autres.

Ils étaient avec la France, parce qu'ils avaient peur, parce qu'ils avaient faim, parce qu'ils n'étaient pas capables de comprendre ce que c'est qu'un mouvement de l'histoire, ce que c'est qu'une révolution. Mais on n'en parle jamais dans ces livres où tous les Algériens sont courageux et héroïques et où tous les Algériens sont des révolutionnaires. Ce qui a été vrai pour l'Algérie, l'a été pour la France, l'Allemagne, le monde entier.

source : Le Matin


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