La Kabylie du rebelle kabyle Matoub LOUNES
ACCUEIL | KABYLIE | CULTURE | MUSIQUE | PHOTOS | FORUM
Actualité
Culture
Femmes
Etudiants

Le Matin Algérie : Une paix à vivre

Rachid Mimouni en rêvait Ses yeux en étaient pleins. Il espérait, entre deux fulgurances, ce havre où l'âme se repose, où l'esprit s'apaise, où les efforts se ressourcent. Il l'a cherchée de son côté, avec acharnement, exigeant du sort mufle et têtu un minimum de retenue. A chaque fois qu'il brandissait sa plume, c'était pour la revendiquer ; à chaque fois qu'il refermait un manuscrit, c'était pour s'apercevoir qu'il s'était encore planté. Le Matin Algérie

Qu'est-ce qui rendait ses prières nulles et ses vux irrecevables ?
Son pays, qui inspira à Camus la philosophie de l'absurde ?
Son peuple qui, aux dernières nouvelles, déçoit Anouar Benmalek ?
Son histoire, que Rachid Boudjedra traqua à travers mille infortunes sans parvenir à l'apprivoiser ?
Rien de tout cela.

Le pays est magnifique, le peuple est brave, l'histoire est digne.
Alors, pourquoi cette paix fugitive, évanescente, allumeuse et lunatique ?
Tahar Djaout la croyait captive d'une bande de vigiles absolument effroyables. Ce fut son plus grand malheur, lui, qui était parti sur ses traces dans les Chercheurs d'Os, qui n'avait pas hésité à inventer pour elle le Désert de toutes les infinitudes jusqu'au jour où un jeune frère l'a rattrapé sur un parking, un pistolet dans la main et un verset sur le bout des lèvres. Ce fut un matin terrible. Les oiseaux se sont envolés dans le blasphème des détonations. Depuis, la nuit succède au jour sans discontinuité.
Souvent, il m'arrive de me demander si ce garçon sublime, qui avait pour visage un immense sourire et pour regard l'éclat des tendresses, avait fini pour l'atteindre, la paix, là-haut dans son petit coin du paradis.

Je ne le pense pas. Son corps a toujours froid dans le noir où il repose ; son âme reste tourmentée dans le ciel d'Algérie. Et Moufdhi Zakaria ? Que lui chantent les nuits aux étoiles fracassées, les amours chahutées, les promesses versatiles ? Quelles épopées, quel baroud d'honneur dans les tueries qui ensanglantent nos taudis ? Pourtant, il y croyait, lui, plus que tout au monde. Lorsqu'il louait nos maquis, lorsqu'il chantait le pays, sa foi supplantait celle du monde entier. Combien de fois ses vers ont-ils failli déclencher l'anathème à force d'emprunter aux sourate leurs forces sacrées afin que l'Algérie devienne religion ? Combien de fois ses larmes ont-elles frondé ses cris, transformant en arènes les joutes oratoires ? Kateb Yacine seul le sait. Kateb savait tout, sauf de retrouver la paix qui continue de se gausser de nous jusqu'au jour d'aujourd'hui.

Chanteurs, musiciens, comédiens, sculpteurs, galériens, poètes, mères, épouses, guerriers, guerrières, scouts, majorettes, instituteurs, chercheurs, hitistes, jeunes premiers, retardataires, infirmières, volontaristes, imams, bénévoles, amuseurs, cartomanciennes, tous l'implorent, toutes la réclament ; elle n'est jamais venue.
Paix sur toi, me dit le passant. Et il passe son chemin. Je regarde autour de moi et je ne la vois nulle part. Est-ce la cécité des hommes éblouis qui fait tache d'huile sur tout ce qu'elle représente ? Eblouis par qui ? Eblouis par quoi ? Par leur propre démesure ou bien par les flammes de leur crémation ? Qu'importe la réponse si la paix demeure une énigme.

Le pays a mal. Il traîne la patte, ne sachant où il va. Son quotidien est consternant comme un jour sans pain. Otage de ses blessures, il se laisse terrasser. Ses milliers de morts n'auront servi à rien. Ses marches, comme ses grèves, n'ont rien fait avancer. Ses routes ne sont plus sûres ; ses horizons sont piégés. Et le soir, quand il tente de mesurer le chemin parcouru, tous les repères s'accordent à lui dire qu'il n'est pas près de sortir de l'auberge.

Nous sommes fatigués d'attendre ces lendemains clairs, nous sommes fatigués de prier les mêmes saints patrons. Nos cimetières nous laminent comme ce n'est pas possible, et nos monuments nous renient à chaque coin de rue. Quel parjure avions-nous commis pour mériter tant de déconvenues ? Nous n'avons rien fait de mal, ni triché, ni trahi ; nous avons seulement fait confiance à ceux qui n'en sont pas dignes.
Nos enfants nous en veulent, nous avons faussé leurs rêves. Nos martyrs sont tristes à cause de notre malheur. Ils ont donné leur vie pour que la nôtre soit belle, et nous ne leur avons survécu que pour les décevoir. Et pourtant, où avons-nous fauté, par vos pères ! dîtes-le nous. Est-ce d'avoir trop cru en le serment de nos frères ou est-ce d'avoir confié nos espoirs à des charmeurs de serpents ?

Constantine se ramasse au bord de ses ponts. Les gorges du Rummel lui inspirent d'épouvantables idées. Mais comment se retenir quand plus rien ne vous retient, ni les chants du malouf ni celui des cygnes ? Même les marabouts vénérés lui tournent le dos. Oran se délabre chaque nuit un peu plus. Sa beauté de naguère est déjà vieille rengaine. Son folklore se shoote au raï des lamentations. Quelque chose dans son air ne tourne pas rond.

Tizi Ouzou boude, les bras sur les hanches. Elle a retroussé ses manches par-dessus son rictus, les sourcils pesants et le regard rouge. Elle a jeté par terre ses devantures et ses panneaux, renversé ses voitures sur l'asphalte et dans les fossés et transformé ses squares en barricades indomptables. Qu'espère-t-elle retenir d'un long dialogue de sourds ? Abrika est traîné d'échafaud en échafaud, tel un rebelle honni que tous les bourreaux réclament. Il demandait un peu de décence et un soupçon d'intérêt ; on lui offre la une de tous les procès.

Médéa n'en peut plus de subir le deuil. Les pèlerins la contournent à cause des faux barrages. Ses nomades sont décimés au même titre que leur cheptel. Les langueurs bédouines n'ont désormais plus cours. La colère et la peur s'en donnent à cur joie. Tout est menacé quand le cur désiste. A Tam, les touristes se prennent pour des mirages. Ils brillent un instant et s'évanouissent des mois durant. Les Hoggar, autrefois monde intérieur, se découvrent des traîtrises et des silences mortels. Les djinns du Tassili et ceux du Ténéré battent en retraite devant la diablerie des hommes. Que c'est triste un bivouac qui se prolonge en enfer !

Pendant ce temps, Alger vibre aux intrigues du palais. Il paraît qu'en hautes sphères, rien ne va plus. Un ministre claque la porte et se coupe les doigts. Un autre rapplique et change de serrure. Les dossiers qui traînent, on les jette au feu. Les opérations en suspens, on n'en parle plus. Tous les projets tombent à l'eau lorsque Dieu est offensé. Le chômage, la misère, la santé, les écoles, les attentes du peuple ne sont que foutaises. Le destin d'une nation est une question de clans. Le Pouvoir s'interdit de voler plus bas. C'est quoi ces masses obscures qui chahutent dans les rues ? C'est quoi ces débordements qui empêchent de danser en rond ? Quand on surplombe son monde, on ne le regarde pas. Question de vertige ? Question de rang, seulement. On a vite fait d'oublier les miséreux que nous fûmes. On a vite oublié les serments faits dans le sang. D'un coup, les maîtres changent, et plus rien n'est comme avant.

Mon Dieu ! quelle douleur que la bêtise humaine. Quelle atrocité que le règne des inconscients ! Un pays se consume, et personne ne s'en soucie. Les voleurs pillent et en redemandent, les responsables usent et abusent, les bergers livrent leurs troupeaux aux loups et aux vautours, les imbéciles s'amusent en se jouant des urnes, les vandales se surpassent sans crainte et sans reproches, et personne, personne n'écoute les remparts en train de se fissurer, les cours en train de se défoncer, la colère recruter par brassées entières des tueurs en série, et la patrie prendre de l'eau de tous les côtés.

La paix est-elle encore possible ?
Bien sûr que oui.
Il faut juste continuer d'y croire contre vents et marées.
Et croire est d'abord comprendre qu'on ne doit pas attendre des charlatans un quelconque miracle, que le miracle, le vrai, se construit par la force du poignet, qu'il faut savoir forcer la main au destin et repousser de l'autre les faux prophètes. Si nous sommes capables d'élire les meilleurs d'entre nos fils et nous opposer farouchement aux escamoteurs des urnes, si nous sommes en mesure de nous imposer à ce que nous imposons, de leur demander des comptes au détour des bilans, d'exiger d'eux ce que nous exigeons de nous-mêmes, eh bien, nous pourrons prétendre à la paix. Mais tant que nous nous complaisons dans notre statut de victimes expiatoires, nous n'aurons même pas droit aux commisérations qui vont avec. Car la paix est fondamentalement une question d'honneur.

Par Yasmina Khadra


FORUMS
Music
Poésie
Tchatche
Rencontres
© Kabylie 2015 | Charte | Recommandez-Nous | Plan | Archives | Contact