La Kabylie du rebelle kabyle Matoub LOUNES
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Kabylie : Anthropologie historique du lien social dans les communautés villageoises

Un aussi gros volume, tout récemment publié, sur un sujet qui attire l’attention d’autant plus qu’il est parfois au cœur de l’actualité, ne peut passer inaperçu. On ne peut que saluer le courage de l’éditeur qui a eu l’audace de le publier. Une histoire de la Kabylie : enfin ! Depuis « Le Djurdjura à travers l’histoire » (Bringau, Alger, 1925) de Si Saïd Boulifa, c’est-à-dire depuis trois quarts de siècle, les amateurs étaient restés sur leur faim : aucune synthèse spécifique de l’histoire de la Kabylie n’avait été publiée. Seuls pourvoyaient à l’appétit d’histoire de la Kabylie des parties d’ouvrages consacrés à l’ensemble de l’Algérie, certes consistants et solides (comme la « bible » d’Ageron, « Les Algériens musulmans et la France », PUF, Paris, 1968; et « Histoire de l’Algérie contemporaine », PUF, Paris, 1977 et 1979), ou des chroniques locales (telles des public­tions du Fichier de documentation berbère).

Et ce volume est copieux, un « pavé » ! Pas moins de 650 pages en petits caractères, réparties en deux «livres» et pas moins de dix chapitres.

Le propos en est alléchant tel qu’il est présenté dans l’introduction: s’intéresser aux « institutions politiques locales » qui auraient pu être à même de « constituer des points d’ancrage à la construction du système démocratique... », à savoir « l’assemblée (jemaâ) » (p. 7). Aujourd’hui que l’on voit foisonner les « comités de villages » et autres « coordinations », notre appétit devient gourmandise. L’auteur montre bien, en effet, à travers son analyse du Mouvement culturel berbère (chapitre 9), comment les jeunes générations ont été amenées à relayer les anciennes et à prendre les rênes de ces assemblées villageoises, il décrit la soif d’organisation, l’appétit culturel et politique de la jeunesse actuelle qui a conduit aux présentes révoltes.., que l’auteur a ignorées puisque son livre a été publié en février, juste avant qu’elles ne commencent. Ce sont pourtant là les meilleurs pages, lorsque Alain Mahé prend place parmi les jeunes Kabyles pour nous faire partager et comprendre leurs aspirations, leurs actions, leur volonté politique.

L’ensemble du volume est donc une somme qui retrace les différentes étapes de l’histoire de la Grande Kabylie dès le début du siècle qui devait être celui de la conquête française (XIXe). L’auteur s’y efforce à une précision d’historien, tout à son honneur, mais avec un souci d’objectivité distanciée qui ne réussit pas à faire pénétrer le lecteur dans la vie kabyle, ce que l’on attendrait d’un « anthropologue », puisqu’il se veut aussi tel. Le sous-titre du livre, pourtant, aurait dû donner l’alerte: « Anthropologie historique du lien social dans les commu­nautés villageoises. » Ce souci d’objectivation de l’auteur est tel qu’il le conduit à privilégier ce qu’il désigne comme une « épure à quatre niveaux », qui formerait le « système social villageois ». où il distingue en premier lieu un « système vindicatoire » dans lequel s’affrontent les groupes lignagers (à savoir l’honneur fondé sur la parenté), puis l’« esprit municipal » des assemblées villageoises — ce qui constitue, de beaucoup et dans une heureuse formulation, le « niveau » le plus intéressant — enfin, les deux « niveaux » restants sont désignés respectivement comme l’« identité musulmane » et le « magico-religieux », qu’il n’était peut-être pas utile de différen­cier aussi nettement, car il est discutable que cela rende compte de la réalité comme des représentations kabyles. Que ces différents aspects de la réalité de la vie villageoise puissent être ainsi distingués n’est guère contestable, mais pourquoi ne pas y voir plus simplement un système de valeurs de différents ordres: l’honneur de chaque lignage, les valeurs et pratiques sacrées, en sus de cet «esprit municipal» bien nommé, qui constitue l’instance politique?

Cet essai de systématisation prive, hélas! le livre d’une dimension humaine qu’on s’attendrait à rencontrer de la part d’un anthropologue. L’exposé offre souvent la froideur d’un administrateur (A. M. a sans doute été influencé par les archives coloniales) qui s’efforce de rendre compte d’une observation demeurée à distance prudente. On n’assiste pas à une seule réunion de cette assemblée de village dont il est si souvent question. De sorte qu’on ne comprend pas quelles représentations les Kabyles eux-mêmes ont de leurs institutions, et l’on ne peut pressentir ce qu’ils vont en faire, par exemple dans l’actualité présente. Tout se passe comme Si l’auteur s’était trouvé si empêtré dans son désir de construction d’un modèle qu’il en avait oublié de prendre en compte les Kabyles eux-mêmes. A la fin de l’ouvrage (p. 493), il est enfin question des « cinq villages où nous avons enquêté » ! On aurait aimé savoir quels étaient ces villages en question, connaître les sources de cette enquête, ce qui aurait permis de juger au moins de leur représentativité.

De même, il est regrettable que des enquêtes n’aient pas été conduites par exemple sur la terminologie kabyle désignant les instances décrites, ce qui a conduit à bien des erreurs (confusion entre « assemblée » et « lieu de sa réunion », désignation des quartiers, hameaux et groupements de villages). Ce paraît être erreurs de néophyte, auxquelles il aurait pu remédier... Car il y a bien des maladresses, et des procès injustement faits, à Mouloud Mammeri par exemple, à propos de son usage du terme de tamusni’, la « science », le « savoir », qu A. M. critique pour son « peu de sérieux », et croit corriger, alors même qu’il commet une grossière erreur, en ajoutant à la « racine » sn la désinence de la première personne (sngh), ce qui reviendrait, en français, à dire, pour l’infinitif savoir, « je sais » (p. 118)!

Dommage qu’une telle accumulation de travail et d’élaboration n’ait pu être présentée dans une forme plus élaguée afin de pouvoir être utile à de plus nombreux lecteurs, que son excès de complication risque de dissuader. Quoi qu’il en soit, ce livre restera incontournable pour de nombreux lecteurs assoiffés d’histoire kabyle. Il faut saluer l’effort courageux d’un éditeur algérien replié à Paris, qui a su prendre le risque et assumé la publication d’un si gros ouvrage.

Camille Lacoste-Dujardin, www.bouchene.com

Alain MAHÉ, Histoire de la Grande Kabylie, XIXe-XXe siècle. Anthropologie historique du lien social dans les communautés villageoises, Editions Bouchène, Paris, 2001, 650 pages.


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