La Kabylie du rebelle kabyle Matoub LOUNES
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La dépêche de Kabylie - El Kseur : Une cité en proie à la danse du ventre

Rien de tel que le mois de la repentance pour faire pénitence. C'est normalement le seul et unique but du jeu. En fait, dire cela relève, hélas, de la naïveté chronique tant il y a matière à arnaque. On serait tenté de dire qu'on s'en prend même à Dieu. - La dépêche de Kabylie -

COMMENT sinon expliquer toutes ces magouilles au vu et au su de tous où le seul tort des pigeons que nous devenons, en ce moi sacré, est de faire carême. À El Kseur, il devient impossible de se contrôler à la vue de ces gens qui, en plus de vous voler et vous tromper sur la qualité des produits, vous narguent avec leurs remarques à peine voilées sur votre pouvoir d'achat "ah, c'est que c'est cher mon frère". "Nous ne sommes pas frères bande d'hypocrites" serions nous tenté de dire. Hélas. L'hygiène est une autre histoire, les contrôleurs une espèce en voie de disparition et El Kseur, un lieu où faudrait-il encore s'aventurer ? Quoiqu'il en soit, même la rumeur les a oubliés. Elle qui, pourtant, sait toujours rester vigilante et veiller au petit grain jusqu'à alerter tout le monde. Dans cet état de fait, à quoi bon ressasser à qui ne veut l'entendre notre quotidienne galère ? D'abord le pain sans qui la table, même admirablement dressée, perd de son prestige.

On le tripote, triture, renifle, pèse et soupèse jusqu'à lui faire perdre sa fraîcheur et y laisser en plus de l'empreinte de notre manque de civisme, les germes d'éventuelles maladies seraient-elles, même, des plus bénignes. Ce pain salé, sucré, brioche, ficelle et j'en passe se tasse s'entasse sur des étals pleins de crasses puis, les heures faisant, il se recroqueville et s'amasse ou parfois vous brusque avec sa croûte tout à l'heure riche et maintenant rêche. Les légumes, la mine déglinguée persistent à traîner au fond des caisses dans l'espoir de ne pas finir à la décharge. La tomate ne garde presque plus que sa robe froissée après avoir perdu son jus velouté pour s'affaisser à force de pourritures dans l'attitude d'un pauvre malheureux défoncé par la drogue. Le poivron, la pomme, la pomme de terre ou encore ces différentes herbes culinaires sont tous proposés et reproposés durant une éternité jusqu'à ce qu'il ne se distinguent plus des immondices qui semblent s'ériger en murailles derrière même les étals de fortune des nos pas moins fortunés vendeurs en herbe.

Les gâteaux ou ce qui devrait leur ressembler : pour cela El Kseur devrait figurer au Guinness des records ou plutôt des bizarreries puisque c'est un fait nodal pour ces mignons petits délices de quitter l'environnement hostile des boulangeries pâtisseries où ils ont vu le jour et grandi, pour aller se prélasser sur les trottoirs et souvent à même le sol et ainsi les voir s'enrober de nouvelles horreurs qui y atterrissent par la grâce de toutes ces choses que font danser des chaussures trop curieuses pour pouvoir rester à l'écart. La viande fraîche, quant à elle, bien qu'elle soit longtemps restée en friche ne fait l'intérêt que des mouches, moustiques et insectes en tous genres dès lors qu'elle est suspendue à l'air libre.

Des comptoirs frigorifiques, il y en a mais ne semblent servir qu'après l'adhan. Avant cet instant salvateur où le porte-pièce (à défaut du porte monnaie) respire enfin, ces quartiers de viande semblent regarder, narguer les passants qui, quant à eux, baissent les yeux ne pouvant pas les regarder. Ajoutés à cela, ces bouchers sur le qui-vive qui, sur leur garde, s'apprêtent à mettre la main sur le premier venu. À ce sujet, la parade a été trouvée par les El kseurois qui préfèrent la viande congelée de Bougie avec ses chaînes indéterminables même si quelques privés offrent certaines viandes congelées mais en n'ayant en commun qu'un lointain air de familiarité. Ainsi est donc El Kseur d'avant l'adhan ; pourtant rien de cela ne semble subsister après la ripaille effective ou simulée d'après l'adhan, au point de s'étonner de ces "Saha ftoureq" tellement crédibles que se partagent dépouilleurs et dépouilles.

Les lèvres du Muezzin On s'en doute bien que s'il y a des lèvres précieuses, pendant ce mois d'abstinence, ce sont celles du Muezzin qui annonce la rupture du jeûne. Tout le monde y est suspendu, à commencer par ceux qui ne font pas le ramadhan mais auxquels, il convient de rendre (du moins pour la plupart) justice de leur reconnaître leur bonne conduite à l'égard des autres, de nous autres. À ce titre, il faut signaler leur effort d'imagination qui consiste à continuer à se nourrir sans choquer les jeûneurs. Pour ces gens, le Muezzin ou plus exactement, ses lèvres libératrices est plus qu'apprécié dès lors qu'il permet de redevenir comme n'importe qui et de passer encore une fois inaperçu. Les lèvres du Muezzin qui annoncent la rupture du jeûne, on y est aussi suspendu que ces premiers.

Pour nous, c'est la grande ripaille, le retour à tout ce qui est licite-même (car il faut en convenir) cela a plutôt été un exercice difficile durant la journée. Peu importe. C'est de toutes les façons une vraie bénédiction : sont reportées à demain, les colères incontrôlées avec leur lot d'acidités gastriques et encore, pour peu que cela n'entraîne pas de conséquences irrémédiables. À ce titre, une petit halte s'impose pour rendre hommage à ces mères, épouses, sœurs ou filles qui, pendant que nous, les "machos ou manchots" (pour reprendre nos accusatrices mais néanmoins amies), nous nous gavons des délices du jour, elles continuent à s'affairer pour satisfaire nos appétits parfois insatiables. Celles-ci feront l'effort de manger plus tard.

Passage à la nuit "Morose" comme aime à le répéter Smaïl, la quarantaine passée et qui en a vu d'autres ne serait-ce que dans son imaginaire de frimeur, car on dit bien de lui qu'un jour de carême durant un mois d'août, il se serait fait tomber par terre par une mouche qui n'arrêtait pas de le harceler en tournoyant au dessus de sa tête. En fait, dites "sinistrose" et n'ayez pas peur ! Certes, on peut bien déguster ce délicieux thé à la menthe de chez Mokhtar et discuter de choses et d'autres comme les grèves d'ici et là. Il y a aussi les salles de jeux qui grouillent de cris juvéniles, les grands prèferant le loto organisé par l'OSEK, le club de foot éternellement en régionale malgré son statut de doyen des clubs Kabyles puisqu'il est né en 1934. Mais, sinon c'est le néant.

Les rues se vident et les odeurs des grillades n'attirent plus grand monde ; même les chats n'y rodent plus. On s'incruste, pourtant, histoire de retarder au maximum ce moment fatidique de l'appel du lit car il ne s'agit pas de se hasarder à se réveiller tôt le lendemain. Dedans, les soirées sont au virtuel et l'unique ne faisant plus l'unanimité, il reste les images distillées du numérique de la parabole communale. Parfois, de rares visites familiales sont là pour rompre cette fameuse morosité mais là encore, c'est toujours en attendant demain. Une nouvelles journée qu'annonceront les lèvres du Muezzin. Celles-ci moins benites que celles annonçant le Ftour.

Texte de Abassi Madjid


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