La Kabylie du rebelle kabyle Matoub LOUNES
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Kabylie : Annales de démographie historique

L'actualité a récemment rappelé que dans une Algérie plongée dans le marasme poli-tique depuis les élections avortées de 1991, une question kabyle se posait de manière aiguë. Le travail d'Alain Mahé sur la Grande Kabylie au cours de ces deux derniers siècles donne des clés pour comprendre la situation de la Kabylie dans l'Algérie de 2001. Son but est également plus précis et plus large. Plus précis parce qu'il focalise son étude sur l'évolution des institutions qui structurent la société kabyle.

Plus large parce qu'en s'interrogeant sur le lien social élaboré par cette organisation, il s'intéresse à ces « traditions politiques non étatiques », dont le rôle a souvent été négativement perçu ou éludé après la formation des États post-coloniaux. Il montre donc comment, d'abord dans le cadre de l'État colonial français, puis dans celui de l'État algérien, les assemblées villageoises de Grande Kabylie se sont transformées et adaptées, conservant une vigueur qui est à prendre en compte pour percevoir les rapports existant entre le pouvoir algérien et la minorité kabyle.

Alain Mahé retrace d'abord le cadre général de l'organisation sociale en Kabylie, qui tourne autour de l'assemblée villageoise, la tajmat: c'est à l'échelon du village en effet que l'on trouve les seules organisations politiques et juridiques stables. Disposant d'un patrimoine mobilier et immobilier, la tajmat se charge d'un certain nombre de tâches : calcul et recouvrement de l'impôt, organisation des travaux collectifs, prise en charge de l'enseignement et du culte. Garante de l'or matérielle du village. L'honneur en effet, collectif ou individuel, est essentiel dans une société dont le système mythico-rituel repose sur l'idée de face-à-face et de confrontation.

C'est dans ce monde complexe centré autour des communautés que l'administration française va tenter d'imposer ses cadres, adaptés à la Kabylie de manière très différente que dans le reste de l'Algérie en raison de l'image relativement favorable née d'un « mythe kabyle » reposant sur l'opposition supposée entre Arabes et Berbères. Ce mythe sous-tend la perception des deux cultures. D'un côté, la tyrannie ou l'oligarchie, le fanatisme, la paresse ; de l'autre la promotion de la démocratie (voire de l'anarchie), la tiédeur religieuse, le goût du travail, etc. Renforcé par une ethnographie en plein essor, ce mythe entraîne l'élaboration de politiques kabyles dont le prosélytisme chrétien n'est qu'un exemple, significatif pourtant puisqu'il tend à minorer un pilier fondamental de la société kabyle : l'islam.

Tout au long de la période coloniale (1857-1962) Alain Mahé cherche donc à mesurer l'influence de la présence française dans l'évolution de la nature et la qualité du lien social à travers quatre grands indicateurs : l'éthique de l'honneur et du système vindicatoire, l'esprit municipal de la tajmat, L'Islam, le sacré magico-religieux.

L'administration militaire reconduit d'abord, pour mieux les contrôler, les assemblées villageoises tout en lui substituant souvent la justice militaire. La tajmat continue cependant de fonctionner de manière clandestine. L'intrusion coloniale transforme pourtant les structures comme le prouve l'objectivation par écrit des qanwis dont les transcriptions se multiplient. D'une manière générale, la pax gallica introduit dès le milieu du XIX* siècle des changements considérables : les règlements du système vindicatoire sont largement entravés par l'imposition de la justioce pénale française et on assiste aux prémisses d’un désenchantement à l’égard du magico-religieux, qui n’a pas su présever des calamités comme la conquête. La perte de pouvoir des marabouts se traduit par une recomposition des forces religieuses autour de la confrérie Rahmania, actrice essentielle de l'insurrection de 1871. par une recomposition des forces religieuses autour de la confrérie Rahmania, actrice essentielle de l'insurrection de 1871.

Une des grandes conséquences de cette révolte est le remplacement de l'administration militaire par une administration civile dont l'objectif primordial après la colonisation est l'assimilation. Le premier objectif passe par la dépossession foncière systématique des indigènes au profit des Européens. Très rapidement pourtant, la colonisation rurale en Kabylie est un échec qui se traduit par le rachat massif de terres par les Kabyles. Deuxième volet de la politique française en Kabylie : la communalisation. La présence d'Européens, même en nombre infime, permet l'érection de communes de plein exercice (CPE) bénéficiant des mêmes prérogatives que les communes françaises. Ailleurs, un administrateur assume la gestion d'une commune mixte (CM). Compte tenu du faible nombre d'Européens, ces dernières couvrent les trois-quarts de la Kabylie. Enfin, la scolarisation entreprise par la France est particulièrement forte en Kabylie, le mythe de la meilleure assimilabilité du Kabyle par rapport à l'Arabe jouant a. plein. Elle permet la rapide formation d'une élite francophone.

Le tournant du siècle marque une nouvelle étape avec la création des délégations financières, qui permettent l'expression de nombreuses revendications de la part des Kabyles, davantage souvent que dans les institutions communales coloniales. Celles-ci sont cependant transformées dans le sens d'une meilleure représentativité indigène après 1945 avec la création de centres municipaux qualifiée par Alain Mahé « d'avatar d'une politique kabyle qui ne dit pas son nom ». En effet, l'écrasante majorité de ces centres est située en Kabylie. La raison en est que pour accéder à cette qualité, la vigueur de la tajmat est prise en compte ainsi que la francisation, particulièrement forte et ancienne dans la région.

L'ordre colonial affecte diversement les institutions et la vie des communautés villageoises et Alain Mahé prend soin de préciser ces écarts en fonction des différentes régions de Kabylie. De manière générale cependant, la décléricalisation des villages se poursuit, ainsi que le désenchantement explicable par la crise de l'agriculture traditionnelle, et par l'extension de l'économie capitaliste et du salariat. La société kabyle s'ouvre aussi largement à la culture française non seulement du fait de la scolarisation mais aussi des phénomènes migratoires : participation intense à la Première Guerre mondiale et après 1918, accélération de l'émigration ouvrière kabyle en France. L'image de la France s'en trouve affectée, ainsi que la perception par les Kabyles de leur culture et de leur société. Cet intérêt entraîne le développement d'un berbérisme culturel et littéraire qui se traduit par la multiplication des travaux scientifiques.

Dans ce contexte de colonisation et d'ouverture accrue au monde, l'honneur amorce un processus de privatisation. L'arsenal de dispositions juridiques et administratives inhibent les échanges de violence et en même temps le désenchantement, la sécularisation des représentations, l'autonomie financière procurée par l'expérience migratoire valorisent la responsabilité individuelle qui commence a. l'emporter sur le principe des solidarités lignagères. De plus en plus, l'idéal de l'honneur transformé par la sécularisation se redéploie vers de nouveaux types de fidélité (partisanes, patriotiques) et alors que la guerre d'indépendance anéantit la vie municipale, on observe le réveil d'une fidélité religieuse, longtemps assoupie et le déplacement du sens de l'honneur vers des horizons plus vastes (nationalisme, justice sociale).

La victoire du FLN en 1962 marque le point de départ de la construction de l'Algérie algérienne. Alain Mahé utilise ici ses connaissances sur la Kabylie coloniale et anté-coloniale pour se livrer à un essai d'explication de la genèse du mouvement culturel berbère. Il montre comment une Algérie « arabe, arabe, arabe » pour reprendre une formule de Ben Bella est inacceptable pour les 20 % de Kabyles algériens et en quoi la politique d'arabisation ne signifie pas seulement défrancisation aux yeux des Kabyles, mais surtout déberbérisation. II montre aussi en quoi les attentes des Kabyles envers l'État ne sont pas les mêmes que dans le reste du pays: largement propriétaire de ses terres, le paysan kabyle n'attend rien d'une réforme agraire ; sur-représentés dans la guerre de libération du fait d'une politisation ancienne, les Kabyles ne peuvent souscrire à la minoration de leur rôle par Alger, etc. Frustrations politiques dans un pays où l'État FLN a confisqué la victoire à son profit, frustrations économiques liées au chômage, c'est dans ce contexte que naît le printemps berbère de 1980 donnant une existence au berbérisme politique. Les revendications politiques et culturelles ne se placent pas dans une perspective sécessionnistes mais posent une série d'enjeux essentiels : le pluralisme politique, essentiel à l'expression d'une minorité, une réflexion sur l'histoire (le mouvement berbère va puiser dans un passé anté-islamique largement ignoré par la propagande de l'État) et finalement l'interrogation sur l'identité algérienne.

La vigueur des revendications a permis une re-dynamisation de la tajmat, renouvelée après son investissement par les jeunes, partageant la sociabilité municipale avec les multiples associations culturelles auxquelles participent de plus en plus les femmes. Cette nouveauté contribue aujourd'hui à déplacer les limites de la herma.

Les conclusions du livre d'Alain Mahé comme sa manière d'y arriver sont passionnantes. Prenant le temps d'expliquer au lecteur son interprétation des faits et ses éventuelles divergences avec des interprétations antérieures, il lui donne sur la société kabyle une mine d'informations ainsi que la manière de les comprendre. Ce travail d'anthropologie mais aussi d'histoire est donc impressionnant à plusieurs niveaux. Brassant des sources nombreuses et une foisonnante littérature, la lecture, toujours argumentée, qu'en fait l'auteur se poursuit souvent dans les notes en bas de pages dont la qualité mérite d'être soulignée ainsi que l'envie d'explorer toutes leurs références qu'elle entraîne. Le remarquable travail de Le remarquable travail de synthèse (moins apparente dans les derniers chapitres, plus factuels) constitue une réflexion sur le devenir de la Kabylie au vu de son passé. Parcourue d'interrogations sur la place de l'islam et la notion de laïcité dans la société kabyle mais aussi algérienne, cette étude de la Kabylie pose des problèmes plus larges en terme de compréhension de la forme et du fonctionnement de l'État.

Claire FREDJ, www.bouchene.com

Alain MAHÉ, Histoire de la Grande Kabylie XIX'-XX' siècles. Anthropologie historique du lien social dans les communautés villageoises, Paris, éditions Bouchène, 2001, 630p.


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