La Kabylie du rebelle kabyle Matoub LOUNES
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Cheikh El Hasnaoui

De son exil mouvant mais fondateur d'une éthique mélodique à nulle autre pareille, Cheikh El Hasnaoui s'est éteint dans sa longévité créatrice d'autres âges en perpétuelle quête d'une terre intérieure jamais fixée dans sa fécondité mélodique. Il s'est éteint samedi matin à une heure aurorale d'une île - l'île de la Réunion - d'une terre inachevée dans sa naissance, coincée par les flots, vécue par Brel et Matisse dans l'autre île - les Marquises - comme un paradis perdu.

Si Moh n'Amar U Muh, inscrit à l'état civil le 23 juillet 1910 sous le nom patronymique Khelouat Mohammed, a pris le pseudonyme artistique de Cheikh El Hasnaoui qui réfère à sa région natale, le âarch des Ihesnawen, sur les piémonts fertiles du sud de la ville de Tizi Ouzou, au hameau de Taâzibt, du village Tadart Tamuqrant. En 1912, il perdit sa mère à un âge où on n'en a qu'une prescience fondamentale pour l'âge adulte. A 14 ans, après le dur apprentissage des écoles coraniques appelées timaâmrin, il décide de quitter le village rongé, comme d'autres du pays, par le colon. Il confie, un jour d'été, sur les berges de l'oued, à Si Saïd U L'hadi, un de ses amis d'enfance : « Cette fois, si je quitte le village, je serai comme une fourmi ailée. Là où me poseront mes ailes, j'y resterai. » Premier itinéraire : le giron de Cheikh M'hamed El Anka où, après quelques rudiments de musique dans les cafés chantants de la ville de Tizi Ouzou, il perfectionne son art du mandole aux côtés de Cheikh Mustapha Nador. En 1936, il anime une fête de circoncision avec Cheikh M'hamed à Tahtaha, sur les hauteurs de la Casbah. Il retourne au village un jour d'été de 1936 et sa demi-sur, Fadhma, est toute réjouie de le revoir. Elle n'a gradé de lui, au moment où nous l'avions rencontrée en 1993, que l'image d'un être sensible et généreux : « Il avait insisté auprès de mon père qu'il me prît avec lui à la Casbah pour y faire mes études. Notre père refusa net. Il repartit déçu et, depuis, il ne revint plus jamais au village. » Depuis, les retours au pays natal sont autrement plus forts, dépassant la matérialité de « la valise » pour atteindre ceux de la reconstruction de la nostalgie pour une re-création perpétuelle d'une terre intérieure, « impressive », dans le monde de la sensibilité d'un exil dans lequel il s'éteint non sans l'avoir vaincu, non sans l'avoir forcé à épouser les sublimes Fadhma, Zahia, dans leur mûrissement adolescent et de toutes celles qui dansent le « hol la hop », une musique subliminale dont la mélodie naît aux aurores des amours évanescentes. Fadhma : mythe ou réalité ? Peu importe. Cet amour passionnel dans lequel son créateur, son amant, son prétendant artistique, s'est éteint pour mieux le rejoindre enfin hors des terres d'exil et de la vadrouille des temps et des lieux, est plus présent, charnel et beau qu'il ne le fut peut-être dans la réalité des souvenances. Amour ou amours d'exil ? C'est l'intarissable source mouvementée du répertoire de Cheikh El Hasnaoui qui a su irriguer ses mélodies de ce breuvage ressourçant. L'exil, versant émotionnel de l'émigration, n'est pas un thème, un sujet « sur » lequel on chante, mais, pour le maître de Ya noudjoum ellil ou Bnat essohba deuxième version, plus tranquille et plus onirique, une reconstruction de l'être de féminitude aimée, dans une perpétuelle quête des formes mélodiques. Face à cet exil de la passion, Cheikh El Hasnaoui a déconstruit le « modèle » chaâbi. Le corps de ses mélodies, bien que constituant une « macro-chanson » thématisée, est erratique comme l'absence du corps aimé. Télégraphiques, conçues comme des appels fulgurants au manque passionnel de l'amour tardif et à la carence maternelle, ses chansons sont brèves car elles ne peuvent se permettre, quand la voix a perdu sa référence fondatrice, la répétition, la redondance. Il faut s'assurer du maximum de la réception du message entre « la femme natale et l'homme vaquant », une vacance entendue remplie de celle qui, tour à tour, prend le fleuve tranquille de la mélodie Ya Zahia ou coléreux de Madjitinich. Cette déstructuration du corps mélodique est le génie de Cheikh El Hasnaoui. Et s'il faut interroger la psycho-critique, son exil est à chercher dans ces brièvetés mêmes des chansons qui reconstituent ce couple séparé par les océans, cet amour des « îles » qui, face aux colères océaniques, perdent, un peu plus chaque jour, de terre, pour mieux renaître. Cheikh El Hasnaoui est cette mouvance, est cette île en perpétuelle remise en forme de sa géographie. La fixité mélodique est, paradoxalement, le fruit de cette errance mélodique qui remplit l'âme meurtie de « tamurt ».

Rachid Mokhtari, Le Matin

Auteur de Cheikh El Hasnaoui La Voix de l'errance Editions Chihab 2002


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