La Kabylie du rebelle kabyle Matoub LOUNES
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Fatiha Djermoune

Partie à treize ans de sa Béjaïa natale sans avoir jamais fréquenté l'école, Fatiha Djermoune réussit la prouesse de monter une florissante agence d'organisation de spectacles à Paris, la capitale du spectacle.

La femme de tous les défis

Il n'est pas nécessaire de converser longuement avec Fatiha Djermoune pour percevoir chez elle une sérénité à toute épreuve. Derrière la réserve qui caractérise autant le propos que le geste de cette Bougiote de Paris se cache certes ce brin de timidité qu'elle doit traîner depuis sa tendre enfance. Mais réserve et timidité sont surtout, chez Fatiha, les révélateurs d'une sobriété acquise par la grâce d'un parcours semé de tant d'embûches et riche de tant de défis relevés.

Lorsque, quelques années après l'Indépendance, Fatiha débarquait à Marseille en compagnie de son père émigré et de toute sa famille, elle n'avait encore jamais mis les pieds à l'école. Les pesanteurs de la société conservatrice était encore déterminantes et Fatiha, comme tant d'autres filles de sa génération, aurait pu en faire les frais si ses parents n'avaient pas eu la salutaire indulgence de faire entorse à l'ordre établi. A Marseille, la concession était possible : Fatiha allait bénéficier d'une scolarisation. Mais elle avait déjà 13 ans et se sentait « trop vieille » à côté de ses camarades de classe âgés tout juste de 5 ou 6 ans. « Je supportais très mal la chose, un vrai cauchemar », dit-elle.

Tant de fois, le soir, en rentrant à la maison après une autre journée de classe partagée « avec des enfants » - comme si, déjà, elle n'en était plus une -, elle prit la résolution de ne plus se rendre à l'école, ce lieu devenu pour elle synonyme d'une insupportable humiliation. Elle finira pourtant par s'y faire grâce, se souvient-elle, à ses frères et à son institutrice qui lui accordaient une attention particulière. Et, à peine vaincu son sentiment de frustration, Fatiha fit étalage d'une vivacité et d'une intelligence telles qu'elle put accomplir trois ou quatre fois de suite trois classes en une seule année scolaire. Toujours avec le soutien de son institutrice qui tenait à lui épargner un naufrage définitif. Et, bientôt, elle aura des camarades « à sa hauteur ». Reconnaissante, Fatiha n'est pas près d'oublier ce « sacré coup de main ».

Fatiha Djermoune venait de remporter sa première victoire sur le sort. Une victoire qui, à cet âge-là, allait nécessairement forger en elle, ce qu'elle ne cessera jamais d'être : une femme qui n'aime pas la facilité et qui lui préfère les défis.
Ses études terminées avec, bien en poche, un diplôme qui allait lui permettre d'assumer des responsabilités dans le domaine des finances et de la comptabilité pour le compte de plusieurs entreprises, Fatiha connaîtra alors une sorte de second exil. Son mariage avec un fils du bled vivant à Paris allait l'éloigner, non seulement de sa famille, mais aussi de la Méditerranée qui, à Béjaïa, avait bercé sa toute première enfance. Quelques années plus tard, malgré une vie conjugale sans heurts que sont venus combler deux charmants garçons et en dépit d'une enviable réussite professionnelle, elle avait déjà l'impression de moisir derrière son bureau de cadre commercial.

Elle vivait trop facilement à son goût. Il lui fallait constamment un défi à relever. Mais pour qui sait attendre, tout finit par arriver. Et attendre, ça la connaît bien, elle. « Pour combler un vide », c'est ainsi que Fatiha qualifie l'absence d'une petite voix féminine dans son foyer, elle décide, d'un commun accord avec son mari, d'adopter une fille. Ce fut bientôt chose faite et, pour fêter l'événement, elle eut l'idée d'organiser un spectacle au profit de l'enfance abandonnée. Mais les artistes sollicités se dérobent. Seuls Farid Ferragui, dont elle a toujours été une fan avant d'en être l'amie, et Kamel Igman, un autre chanteur kabyle, lui proposèrent un coup de main. C'était trop peu car son spectacle, elle le voulait grandiose. Elle dut abandonner l'idée, mais se fit la promesse de monter non pas un spectacle mais une agence d'organisation de spectacles. A Paris, capitale du spectacle, s'il en est, un tel projet n'était pas une mince affaire.

Pourtant, Fatiha en réussira la prouesse. Osmose, c'est le nom qu'elle donnera à son agence, ne tardera pas à voir le jour. Pourquoi Osmose ? « J'ai toujours rêvé d'une vie en symbiose entre les communautés, et le nom que j'ai choisi pour mon agence plaide pour cela. Une façon à moi de militer pour le bannissement de toute discrimination », explique-t-elle. Fatiha devient ainsi titulaire d'une licence d'entrepreneur de spectacles et diversifie ses activités. Toutes sortes d'associations, des comités d'entreprises et des particuliers sollicitent ses services et son savoir-faire. Qui pour commémorer une date par un gala, qui pour fêter un événement heureux par une sympathique réception ou fête familiale. Quelle que soit la nature de la manifestation, Osmose s'occupe de « l'organisation clés en main ».

De la location de la salle jusqu'au plus petit détail relatif au décor ou aux mets à servir aux convives, Osmose s'occupe de tout. L'agence sollicite, pour ce faire, le concours de traiteurs de renommée dans toutes les spécialités : maghrébine, libanaise, européenne et autres A son actif déjà plusieurs concerts auxquels ont pris part les chanteurs Ali Irsane, Hamid Matoub, Rabah Asma, Massa Bouchafa, Kamel Igman et toute une panoplie de « raïmen » et d'artistes marocains, entre autres. Fatiha ne désespère pas de mettre un jour le grappin sur les grandes vedettes de la chanson algérienne, mais n'en fait pas une obsession. L'agence marche bien, elle en est satisfaite.

Rencontrée récemment à une sympathique réception donnée par son idole devenue son ami, Farid Ferragui, à l'occasion de la circoncision de ses enfants, Fatiha, venue se ressourcer au pays, s'apprêtait déjà à regagner Paris. L'idée de repartir lui procure un pincement au cur. Aucune réussite n'arrive jamais à bout de la douleur de l'exil. L'éloignement de sa Béjaïa natale lui vaut quelquefois des moments de déprime. Elle sent alors sa gorge se nouer et s'en va se noyer dans la foule des Champs-Elysées. Dans la foule, mais seule. Il lui faut marcher ainsi des kilomètres dans les rues brumeuses de Paris jusqu'à ne plus sentir ses jambes. La fatigue physique prend alors le dessus sur le supplice moral de l'exil. Une nuit plus tard, c'est déjà un jour nouveau. Et Fatiha peut reprendre son chemin. Vers d'autres défis.

Saïd Chekri, Le Matin


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