La Kabylie du rebelle kabyle Matoub LOUNES
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Entretien avec Boudjemâa Agraw : « Je me battrai jusqu'à mon dernier souffle »

Chanteur engagé et délégué du mouvement citoyen, Boudjemâa Agraw est depuis peu sous le coup de sévères restrictions judiciaires qui l'ont contraint à ne jamais sortir de Béjaïa sans l'autorisation du juge d'instruction. C'est ainsi qu'il paie de sa liberté pour son engagement dans le combat que mènent les aârouch pour l'instauration d'un Etat de droit qui fera sonner le glas de l'impunité et de l'injustice.
Dans cet entretien, il nous parlera de ses démêlés judiciaires, mais aussi de Matoub Lounès dont toute la Kabylie s'apprête à commémorer le quatrième anniversaire de son assassinat.

Le Matin : Pouvez-vous nous rappeler les circonstances et les motifs de votre arrestation et les restrictions judiciaires que vous subissez depuis plus d'un mois ?

Boudjemâa Agraw : Je dois rappeler que ma première arrestation remonte au 8 août 2001 lors de la marche à Alger pour protester contre le scandaleux festival mondial de la jeunesse. J'ai passé sept heures au commissariat de Bouzaréah. Le 5 octobre 2001, j'ai été arrêté une nouvelle fois et libéré quelques heures plus tard.
Le 5 avril dernier, dix jours seulement après l'incarcération des délégués de la CICB, j'ai été interpellé au port de Béjaïa alors que je revenais de France. On m'a arrêté en m'accusant d'atteinte à l'ordre public, attroupement, appartenance à une organisation illégale (CICB) et destruction des biens d'autrui. Enfin, ma dernière arrestation remonte au 12 mai dernier lors de la tenue d'un sit-in devant le tribunal de Béjaïa. J'ai été auditionné par la police judiciaire et la DRS, et lors de l'instruction de mon dossier, la justice m'a mis en liberté provisoire, sous contrôle judiciaire, mon passeport saisi tout en m'interdisant toute sortie du territoire de la wilaya de Béjaïa.
Le 6 juin, j'ai reçu une lettre du procureur de la République qui m'apprend qu'il a cassé le jugement, car il estimait que je dois être emprisonné. Je m'apprête donc à passer en justice, mais je ne sais pas encore quand pour le moment.
Ma situation est telle que pour se rendre à Tizi Ouzou pour participer à la commémoration du quatrième anniversaire de l'assassinat de Matoub Lounès, je dois faire une demande d'autorisation que j'ai d'ailleurs déposée dimanche dernier auprès du juge d'instruction.

Comment considérez-vous toutes ces arrestations ?

Pour moi, il s'agit bien d'arrestations arbitraires. Car tout ce que je faisais au sein du mouvement citoyen consistait à demander les droits de nos concitoyens et à jouer, en quelque sorte, le rôle de l'avocat du peuple. Il y a quand même 117 personnes jusqu'à aujourd'hui qui sont assassinées dans l'impunité la plus totale en plus des dizaines de délégués et de manifestants qui sont incarcérés pour rien depuis des mois, et on ne doit tout de même pas rester sans rien faire pour eux. Par conséquent, il nous revient, à moi et à d'autres, de sortir dans la rue pour demander la libération inconditionnelle des détenus et le jugement par des tribunaux civils des assassins des martyrs du Printemps noir 2001. C'est par devoir donc que nous agissons ainsi et nous continuerons toujours de le faire jusqu'à la satisfaction de toutes nos revendications légitimes. Comment se fait-il que nous, en tant que délégués, on nous arrête alors que ceux qui ont tué ne sont pas inquiétés du tout depuis plus d'une année ? Il y a quand même une grande injustice dans tout cela. C'est pourquoi on essaiera par tous les moyens pacifiques de combattre cette injustice.

Ces restrictions judiciaires entravent-elles vos activités professionnelles et, disons-le, politiques ?

Il est vrai que ces restrictions portent un peu préjudice à mes activités professionnelles surtout. Comme tout le monde le sait, je vis de la chanson, j'anime pas mal de soirées en France et là, je viens de rater deux galas successifs dans ce pays. Comme mon passeport est confisqué, je ne peux donc pas sortir. Au plan politique, je continue toujours à faire ce que j'ai toujours fait et ce ne sont pas les intimidations ou la prison qui pourront m'en empêcher, j'en suis convaincu. Je me battrai jusqu'à mon dernier souffle.

Aujourd'hui, toute la Kabylie s'apprête à commémorer le quatrième anniversaire de l'assassinat de Matoub Lounès. Que vous inspire cet événement ?

Comme tout le monde le sait, Matoub est connu de tous, c'est un homme très sincère, c'est quelqu'un qui joint toujours le geste à la parole, c'est-à-dire, ce qu'il dit dans ses chansons, il l'applique sur le terrain. Matoub, je le connaissais depuis 1979, lors d'une rencontre en France. En avril 80, on a même été arrêtés par la police française lors d'une manifestation devant l'ambassade d'Algérie, place des Etats-Unis, à Paris.
Matoub était aussi l'ami des pauvres et le père des orphelins. Et le jour de sa mort, toute la Kabylie est devenue orpheline d'un frère pour les plus âgés et d'un père pour les plus jeunes. Il a quand même milité jusqu'à ce qu'il tombe les armes à la main. C'était un vrai patriote, il aimait beaucoup son pays. C'est quelqu'un qui ne peut jamais rester en France quand quelque chose de grave se passe dans le pays. Je regrette qu'il ne soit pas avec nous, qu'il n'ait pas assisté au soulèvement du peuple contre la dictature, la hogra. S'il était vivant, je suis sûr qu'il serait à nos côtés et aurait fait beaucoup avancer les choses. Matoub est quelqu'un qui peut aller jusqu'au bout du combat.

La jeunesse kabyle s'identifie beaucoup à Matoub Lounès, notamment depuis les événements du Printemps noir 2001. Comment l'expliquez-vous ?

On s'identifie toujours à un symbole, car Matoub en est un en réalité. On s'identifie beaucoup à lui, parce que c'est quelqu'un qui est tombé les armes à la main.
Dans ses chansons, il a pratiquement parlé de tout, il a chanté beaucoup de sujets, tels que la pauvreté, tamazight, la dictature, la hogra, la liberté d'expression, la liberté de la presse et l'amour aussi qu'on écoute avec beaucoup de plaisir. Il était aussi un homme de terrain. On l'a vu à l'enterrement de tous les démocrates assassinés, dans toutes nos grandes actions et les grands événements. Il s'est déplacé aussi dans tous les villages. En 1985, je me souviens, on était ensemble à Aït Ouartilane (Sétif) où il
a chanté devant près de 40 000 personnes. C'était un moment historique. C'est pour toutes ces raisons-là que la population continue de s'identifier à lui.

Comment donc rendre justice à l'artiste et à l'« ami du peuple » ?

Justement, aujourd'hui, il y a une marche à Tizi Ouzou pour exiger une enquête pour connaître toute la vérité sur son assassinat. Malgré les promesses du Président de la République, cela fait deux ans déjà, rien n'a été fait dans ce sens. Nous, ce qu'on veut, c'est connaître les gens qui l'ont tué avec les résultats de l'enquête. Je pense que la population n'oubliera jamais Matoub, et à chaque anniversaire de son assassinat, elle sortira dans la rue pour exiger les résultats de cette enquête jusqu'à ce que la vérité soit enfin connue.

Entretien réalisé par Kader Sadji, le matin


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