La Kabylie du rebelle kabyle Matoub LOUNES
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Grande Kabylie : du danger des traditions montagnardes.

Il y a un an, dans un précédent article d’Hérodote (4° trim. 2001)1, j’ai présenté une première analyse de géographie culturelle et politique en montagne kabyle, pour tenter d’éclairer la conjoncture actuelle, préoccupante, de la révolte de sa jeunesse réclamant davantage de démocratie. J’ai montré comment, fondant leur identité sur une culture à laquelle ils manifestent un profond attachement, mais, excédés par les violences des forces de l’ordre et dénonçant le « mépris » (hogra) dans lequel ils reprochent au gouvernement algérien de les tenir, ces jeunes gens tentent d’organiser leur mouvement.

Or, s’ils viennent à rejeter les cadres des modernes partis ou des mouvements implantés plus particulièrement en Kabylie, tels que le RCD (Rassemblement pour la culture et la démocratie, du Docteur Saïd Sadi), et le FFS (Front des forces socialistes, de Hocine Aït Ahmed), ou même le MCB (Mouvement culturel berbère), avec lesquels ils proclament leur désaccord très critique, en revanche, ils prétendent s’inspirer des valeurs culturelles et des structures montagnardes traditionnelles qu’ils pensent ainsi ranimer. J’avais conclu cette étude par une interrogation : quelles formes d’organisation pourront donc, à partir de ce mouvement de révolte des jeunes de Kabylie, se mobiliser et se structurer de façon à exercer une pression suffisamment forte sur le gouvernement algérien pour faire aboutir leurs revendications ? Or, les dépêches en provenance d’Algérie ne décèlent guère de changement en Kabylie depuis plus d’une année de troubles graves. Elles citent, encore et toujours, les mêmes « rassemblements » de jeunes, les attaques de « sièges de daïras » (sous-préfectures), pour tenter d’en « expulser » les responsables, les « barricades enflammées » et autres « émeutes sporadiques » contre lesquelles ripostent non moins violemment les « forces de sécurité » et autres « brigades anti-émeutes ». Bref, on constate la permanence des « affrontements », des « heurts », avec un bilan de victimes fort lourd puisque désormais, dans la région, durant ces quinze derniers mois, on compte « une centaine de morts et plus de 2000 blessés ». Et l’AFP de conclure par ce constat : « La Kabylie est en révolte larvée contre le pouvoir central depuis le 18 avril 2001 » (19 juillet 2002, AFP, algeria-interface.com), date de l’assassinat, dans la gendarmerie de Beni Douala, du jeune lycéen Massinissa Guermah. C’est dire que, si, depuis plus d’une année, ce mouvement des jeunes kabyles se poursuit par cette révolte que certains dénoncent comme une anarchie. Il demeure pourtant, jusque là, impuissant à prendre de l’ampleur à travers la population algérienne et à peser de façon efficace sur les instances gouvernementales. Certes, le gouvernement algérien a bien accordé un statut officiel à la langue tamazight (berbère) parlée en Kabylie, mais la mise en oeuvre de ce statut n’a pas suivi. Certes, le président Bouteflika a fini par gracier et libérer les détenus kabyles, condition réclamée par les jeunes pour ne pas boycotter les élections locales prévues le 10 octobre 2002, mais les mêmes jeunes condamnent le FFS qui a décidé d’y participer. Certes, le gouvernement se soucie surtout de temporiser, et l’on ne peut négliger, face à cette « révolte larvée », l’inertie voulue des instances au pouvoir qui jouent le pourrissement et l’usure du mouvement. Car, « aucune issue ne se profile », et « à moins d’un retournement de situation spectaculaire qui verrait le mouvement des « âarchs » entrer dans le rang, la Kabylie devrait encore boycotter ce scrutin et accentuer la situation de pourrissement » (2 août 2002, www.algeria-interface.com). Or ces « aârch » ou tribus, étaient des structures sociales et politiques traditionnelles, autrefois répandues dans l’ensemble de l’Algérie pré coloniale qui rassemblaient seulement un certain nombre de villages. Pourtant, il y a bien, dans ce même mouvement de jeunes, des « coordinations de aârch » créées dans les différentes circonscriptions administratives de Kabylie : les wilayas (préfectures) et les daïras (sous-préfectures). Mais aucune structuration d’ensemble n’existe de façon permanente au niveau régional et, a fortiori, national, qui réunirait toutes ces manifestations de la jeunesse surgies dans différents centres de cette région de la montagne kabyle, et qui, en dehors de la Kabylie, gagnent çà et là, sporadiquement, et comme par contagion de cet exemple, quelques autres régions du territoire algérien. Qu’est-ce à dire ? Quelle est la nature de ces mouvements de « aârch ou aârouch (au pluriel)» ? Comment sont-ils organisés ? Quelles sont leurs motivations ? Et pourquoi sont-ils particulièrement développés dans cette région de montagne, dont les habitants se retrouvent ainsi, comme en tant d’autres précédentes occasions, à la pointe de l’agitation nationale et de la revendication démocratique en Algérie, mais qui refusent d’adhérer à d’autres mouvements anti-gouvernementaux, comme les mouvements islamistes dont ils condamnent les thèses 2 ? Il y a là une intéressante particularité montagnarde, et il faut en revenir à l’analyse de cette région de montagne, et à la forte spécificité de la Kabylie qui n’a cessé de se manifester à maintes reprises au sein de la nation algérienne.

Spécificité et fierté montagnarde

On sait que l’Afrique du Nord a été appelée, par les géographes arabes, Djezirat al Maghrib « l’île du Couchant », car, ses hautes terres et ses montagnes se dressent comme une île entre les immensités de la mer et du désert. Les géographes français distingueront deux grands ensembles montagneux plus ou moins parallèles : en bordure de la Méditerranée et relativement bien arrosées, les montagnes du Tell : le Rif au Maroc, et, en Algérie, les montagnes de l’Ouarsenis et les Kabylies. Au sud, dominant le désert, le Haut Atlas à l’ouest (djebel Toubkal 4167 m) et, en Algérie, l’Atlas Saharien. Ces montagnes se caractérisent par de relativement fortes densités de population et par la persistance d’agricultures que l’on peut schématiquement qualifier de « traditionnelles ». En effet, les colons ne se sont pas installés dans les montagnes. Dans les plaines, directement touchées par l’extension des domaines coloniaux (ou ceux des notables alliés à la colonisation), la vie pastorale traditionnelle, associée à la culture des céréales, a beaucoup régressé. En revanche, dans les montagnes, l’arboriculture villageoise traditionnelle (figuiers, oliviers, etc) associée à une maigre céréaliculture, s’est maintenue. Au Maroc, dans la partie occidentale du Haut Atlas, les versants de vallée ont été aménagés en terrasses pour la culture irriguée. En revanche, la partie orientale est encore le domaine de l’élevage transhumant et il en est encore plus ou moins de même dans le Moyen Atlas (qui raccorde en oblique le Haut Atlas au Rif) bien que la colonisation ait accaparé les terres de plaine où les troupeaux descendaient l’hiver. Les populations montagnardes du Maghreb ont une autre caractéristique commune : c’est de conserver, bien plus que dans les plaines et dans les villes, les traits majeurs de la culture berbère. En effet, tout en faisant partie du monde arabe et musulman, le Maghreb se distingue par une spécificité africaine marquée : l’existence, dans la quasi totalité de ces montagnes, d’une riche culture particulière, héritage de l’ancien peuplement autochtone du Maghreb, dont la langue est distincte de l’arabe, quoique de la même grande famille chamito-sémitique : c’est la langue berbère, appelée plus souvent à présent langue tamazight, la langue des « hommes libres », autrefois parlée des Canaries à l’ouest, jusqu’en Egypte à l’est où elle existe encore dans l’oasis de Siwa, à la frontière de la Libye. La Grande Kabylie est l’unité montagneuse berbérophone la plus remarquable de l’Algérie, dans le Tell, à peine à une quarantaine de kilomètres d’Alger 3 . Elle se distingue des Petites Kabylies, également berbérophones, qui lui succèdent à l’est et au sud de la vallée de l’oued Sahel Soummam : la Kabylie des Bibans et la Kabylie des Babors. À 50 kilomètres à peine d’Alger, la Grande Kabylie s’étend sur 200 kilomètres d’ouest en est depuis Thenia jusqu’à Bejaia, et sur 100 kilomètres du nord au sud, entre la Méditerranée et la vallée de l’oued Sahel Soummam. Son relief est constitué de trois parties : - au nord, une chaîne côtière, dite de Kabylie maritime, culmine à 1278 m au tamgout « sommet » des Aït Jennad ; -au sud, une haute barre rocheuse, l’arc de cercle convexe de la grande sierra calcaire du Djurdjura porte le sommet de l’Algérie : le tamgout de Lalla Khadîdja, à 2308 m ; - et, entre ces deux chaînes, se trouve le coeur de la Grande Kabylie : un massif ancien découpé par une ensemble de vallées entre lesquelles se dresse un ensemble de longues digitations (comparables aux serres cévenoles). Elles s’abaissent depuis le Djurdjura au sud, vers l’oued Sebaou, jusqu’au nord maritime, hachés de ravins très creusés. À 800 m d’altitude moyenne, c’est la partie des Kabylies la plus densément peuplée, par les Igawawen (Zouaoua en arabe), d’où son nom de massif Agawa. Partout, en quelque point que ce soit de ce massif kabyle, l’horizon se confond, au sud, avec les cimes du Djurdjura, aux neiges persistantes jusqu’en avril ou mai. La montagne constitue donc la majeure partie du pays kabyle. Elle est partout présente, et la distinction est souvent difficile à établir entre la plus haute montagne inhabitée et les hautes collines montagneuses et très densément peuplées qu’elle domine. En fait, les Kabyles sont aussi très conscients et fiers de leur forte identité fondée tant sur leur qualité d’imazighen « hommes libres », que sur celle de imesdurar « montagnards », jamais colonisés dans leur montagne. En fait, tout en préservant l’isolement de leurs familles à l’abri dans leurs villages, les hommes ont pris la liberté de se déplacer souvent à l’extérieur de la Kabylie, dans les plaines et villes d’Algérie et même de tout le Maghreb, mais sans aucunement modifier leurs structures internes fondamentales auxquels ils marquent même un farouche attachement.

La haute montagne sacralisée

La haute montagne accidentée est pourtant, pour eux, un pays inquiétant et dangereux par nature. Dans les contes traditionnels kabyles, un des objets de quête est « l’eau d’entrechoquement des montagnes » 4 , que le valeureux héros doit aller quérir au péril de sa vie, une eau qui sourd des anfractuosités entre les rochers, eau magique, source de vie et de jouvence, et remède miraculeux. Cette représentation s’appuie sur la réalité du djebel Djerdjer, ou adrar budfel « la montagne de neige », la sierra du Djurdjura dont les nombreuses diaclases fissurent en tous sens les parois calcaires en y abritant tout un réseau hydrographique souterrain. Cette grande montagne pierreuse, creusée de profondes grottes, de puits sans fond (avens karstiques nommés anou en kabyle) et autres gouffres, est considérée par les Kabyles comme le domicile d’êtres surnaturels, de génies de toutes sortes, serpents, ogresses, ogres, hydres, occupants des nombreuses profondeurs caverneuses : autant de portes vers le monde chtonien, et que seuls des hommes d’exception, comme les valeureux héros des contes, peuvent affronter et vaincre. On associe aussi volontiers, à la montagne kabyle, l’asile qu’elle offre à des voleurs de grands chemins et bien d’autres bandits 5 dont elle garantit la solitude. C’est aussi dans cette montagne que les Kabyles situent leurs mythes antéislamiques encore connus, comme celui de l’origine des animaux sauvages, engendrés par la semence d’un buffle fécondée par le soleil dans un creux de rocher, dans le massif de l’Haïzer, une des cimes occidentales du Djurdjura, ou comme celui du premier homme et de la première femme surgis sur terre, par des fentes de la montagne, depuis les profondeurs souterraines. C’est encore dans ces rochers élevés de la sierra que la « Première Mère du Monde » aurait déchaîné les intempéries qui depuis, dit-on en Kabylie, provoquent la mort de nombreux animaux à la fin du mois de février, pendant les jours de froidure dits « Jours de la Vieille ». Cette nature sauvage et vide d’hommes, aux rochers escarpés et calcaires, percée en tous sens de profondes diaclases et de grottes souvent réputées sans fond, aux hautes surfaces karstiques creusées de lacs et de lapiaz, fut de tout temps tenue pour lieu sacré, résidence de génies ou d’ogresses redoutées, en communication avec le monde souterrain et l’au-delà. Nombre des sommets remarquables du Djurdjura suscitent aujourd’hui encore des invocations des forces chtoniennes, et accueillent des pèlerinages lors desquels sont célébrés des rites contre la stérilité. Ces hauts lieux sacralisés, dans la partie déserte de la montagne, celle des sommets rocheux de la sierra, est pourtant particulièrement islamisée. Elle a même accueilli des retraites d’ermites, comme celle de cette même sainte femme, Lalla Khadîdja « Madame Khadîdja », éponyme du sommet, qui y trouva refuge, et aussi celles des quatre premiers imrabden « marabouts », saints hommes fondateurs de l’islam en Kabylie, venus, au XVIè siècle, depuis les ribat, monastères forteresses de la Seguiet el Hamra dans le désert du sud marocain, jusqu’à un ermitage temporaire dans le Djurdjura 6 , pour s’installer ensuite en différents centres religieux, les zaouïas, dispersés à travers la Kabylie où leurs descendants prêchent, enseignent le Coran, et servent de médiateurs entre les tribus. Cette sierra inhospitalière est aussi jugée bien propre à désespérer le paysan. Les pierres et le maquis méditerranéen qui en couvrent les pentes, en sont les deux aspects complémentaires. Mais la haute montagne des rochers est plus dangereuse que le maquis, car elle cumule la difficulté du relief et l’éloignement en altitude, alors que toute la Grande Kabylie habitée s’étend à ses pieds depuis le nord du Djurdjura jusqu’à plus d’une cinquantaine de kilomètres de distance à vol d’oiseau, et le double ou le triple par les chemins accidentés. Un des exploits que doivent accomplir des héros des contes, à valeur initiatique, est le défrichage d’une montagne qu’il lui faut aplanir et transformer en jardin, tâche impossible à mener à bien sans le secours de puissances surnaturelles. Pourtant, la sierra est aussi reconnue comme source de vie ; elle est à la fois dissuasive par sa rudesse, mais bienfaisante par l’eau qu’elle dispense, grâce à son karst réservoir, tel une vaste éponge, au point que, dans certaines grottes profondes, la glace puisse demeurer jusqu’en été, exploitée par les Kabyles des At Koufi, la tribu la plus proche, autrefois fournisseurs attitrés des deys turcs d’Alger.

La montagne habitée, très peuplée

Au-dessous et au nord de la haute montagne sacralisée à la fois familière et redoutée, le massif agawa est donc la montagne peuplée, habitée, la montagne refuge que des hommes nombreux, forgés à la rude vie montagnarde, habitent en très fortes densités (de l’ordre de 200 habitants au km2). Sur les longues croupes qui descendent du Djurdjura sont installés de très nombreux et gros villages, qui jalonnent les crêtes de leurs maisons jointives aux toits de tuiles rouges 7 , serrées en gros bourgs perchés. C’est tamourt leqbayel « le pays des Kabyles », auquel ils manifestent un attachement indéfectible. Le massif a, à 1 000 m, sa plus grosse agglomération : Larbaâ n-aït Iraten (autrefois Fort-National et aussi, auparavant, quelques années, Fort-Napoléon), petite ville qui s’est développée autour d’une citadelle construite par l’armée française. Toutes ces hauteurs, à une moyenne de 800 m environ, sont entaillées de profonds ravins où roulent des torrents dévastateurs lors des pluies méditerranéennes d’automne ou de printemps. Les hommes trouvent à grand peine quelques hauts replats, et des fonds de ravins à cultiver temporairement. Mais la plupart des versants convexo-concaves, trop raides, ne sont guère propices qu’à l’arboriculture (oliviers, figuiers surtout) que les Kabyles pratiquent avec beaucoup d’art, de soin et de peine, allant autrefois jusqu’à s’encorder sur les pentes excessives où, cependant, parviennent à s’accrocher les racines des figuiers et de nombre de variétés d’autres arbres fruitiers. En réalité, pour vivre décemment, les Kabyles entreprenants ont toujours cherché des compléments de ressources hors de l’agriculture, d’abord dans différentes formes d’artisanat : orfèvrerie, armurerie, travail du bois, fabrication de tissus, de tentures et de tapis, poterie, etc. Enfin, nombre d’entre eux ont tiré la subsistance de leur famille du commerce, de boeufs de labour près de la haute montagne, et d’entreprises de colportage au long cours à travers le Maghreb, à partir des villages du massif agawa, enfin, de l’émigration plus lointaine et durable, les hommes laissant femmes et enfants bien à l’abri des villages perchés dans la montagne, tandis qu’eux mêmes s’aventuraient au dehors, dans les villes algériennes, comme Alger, Oran, allant aussi jusqu’à Tunis, comme maçons, épiciers, voire, grâce à leur réputation guerrière, comme soldats (ils furent les célèbres Zouaouas -les « zouaves »- du bey de Tunis ou du dey d’Alger, chargés de châtier les révoltes des janissaires turcs) ou sur mer, comme marins à bord des galères corsaires, et enfin, à partir des années 1900-1910, de l’autre côté de la mer jusqu’en France où les Kabyles furent les premiers Algériens à venir travailler. Aujourd’hui la Kabylie vit encore en grande partie de cette émigration à présent stabilisée en immigration.

La montagne bastion

En réalité, pour subvenir à leurs besoins vitaux par l’agriculture, les Kabyles ont toujours eu besoin des compléments de céréales que, seules, leur permettaient d’obtenir les plaines et les grandes vallées bordières du massif, certaines d’entre elles pénétrant même la montagne, et où ils se gardaient d’habiter. Elles ne furent guère colonisées non plus, les grands domaines européens occupant davantage la Mitidja, la vallée du Chélif ou les hautes plaines, plutôt que de s’installer à proximité des remuants kabyles si prompts à prendre les armes 8 . Cependant, pour cultiver ces plaines où peu d’entre eux avaient des terres, il leur avait fallu s’entendre avec leurs occupants et propriétaires, avec lesquels ils s’engageaient par différentes sortes de contrats. Mais ils s’y trouvaient à la merci de multiples pillards, et surtout des soldats du dey d’Alger (en partie cantonnés dans les bordjs des plaines), qui prétendaient leur faire payer des impôts, ce qui les a longtemps contraints à ne descendre qu’en armes, labourer et moissonner dans la plaine, dans la crainte de perdre leur récolte. Pour les cultivateurs montagnards, le danger était tel, que le laboureur de la plaine est, en kabyle, comparé au lion dont il est supposé avoir la force. La plaine est donc, pour les Kabyles, un lieu de défi et de combat où le courage des hommes est mis à l’épreuve : « Qui veut acquérir des valeurs viriles descende dans la plaine… », chante-t-on pour exhorter les jeunes gens au courage. Une maxime dit encore « Qui a des fils dans la montagne n’a rien à redouter dans la plaine ». Aussi, les Kabyles se sont-ils fait une réputation de farouches guerriers, experts en tactique d’embuscade, appropriée à leur armement et au terrain montagnard, exprimant souvent un amour-propre fort susceptible, fondé sur un sentiment de l’honneur qui leur a fait une telle réputation que nul étranger ne s’avise de le provoquer, et d’autant plus redoutable qu’il s’appuie sur la solidarité du village ou de l’aârch, la « tribu ». Les Kabyles entretiennent et cultivent leur valeur la plus précieuse, la taqbaylit, ou « kabylité », à la fois honneur kabyle et vertu montagnarde. Leur disposition de défense permanente contre les intrusions extérieures a amené leurs tribus à résister farouchement à tous les envahisseurs, dont successivement les Turcs et les Français, au point que ces derniers ne purent conquérir la Kabylie avant 1857, soit pas moins de vingt-sept années après avoir débarqué en Algérie (1830), et encore fallut-il s’y prendre à plusieurs reprises et jusqu’à sévèrement réprimer, quatorze années plus tard, l’insurrection de 1871 qui embrasa surtout la Kabylie. L’on connaît aussi la part capitale que les Kabyles ont prise à la guerre d’indépendance de l’Algérie de 1954 jusqu’en 1962, puisque la wilaya III dans la guerre, celle de la montagne kabyle, fut un des lieux de maquis et de combats les plus constants et les plus acharnés tout au long de ces huit années de cette guerre à laquelle toute la population kabyle a payé un tribut particulièrement lourd (Lacoste Dujardin, 1997).

Une tradition montagnarde égalitariste

Cette dure réalité entretient la force des représentations en attisant, chez les Kabyles, un souci constant, et quasi obsédant, d’avoir à se défendre constamment contre toute intrusion extérieure. Cette disposition apparaît dans les représentations populaires et jusque dans les structures sociales elles-mêmes, dominées par une tendance au repli défensif dans « l’entre soi » et la solidarité fraternelle, qui se manifeste jusque dans toutes les modalités de la vie des hommes. C’est ainsi que les Kabyles marquent une nette préférence pour tout négocier, échanger, surtout à l’intérieur de la parenté, y compris les mariages si possible endogames. Ils affirment en effet préférer le mariage « dans la famille » (paternelle s’entend), l’idéal étant, pour un jeune homme, d’épouser sa cousine parallèle paternelle : la fille du frère de son père. Ainsi, disent-ils, tout le patrimoine en biens, valeurs morales et honneur, est garanti rester sans risque au sein de la famille patriarcale. De même les propriétés demeurent le plus possible en indivision dans la même famille paternelle qui prévaut dans ce système patriarcal et condamne tout manquement individualiste à cette règle. Ceci afin que les produits du travail des hommes, les ressources, éventuellement les biens et richesses, et, peut-être surtout, le capital symbolique, l’honneur kabyle, soient jalousement sauvegardés au sein du groupe de parenté au sein duquel chacun est inscrit.

Un égalitarisme anti-individualiste, redoutant l’accaparement du pouvoir personnel

En effet, l’identité de chacun est définie par l’appartenance à la famille du père dans une stricte égalité entre les frères. En Kabylie, l’on ne demande pas à un homme « Qui es-tu ? », mais « De qui es-tu ? », soit « De quelle famille es-tu ? » accordant ainsi la priorité à la parenté sur l’individu. De même, toute accumulation est comprise comme ne pouvant être le fruit que de la seule fécondité naturelle, interne à la famille. Chacun y est placé au service de la prospérité familiale à laquelle il doit oeuvrer conjointement avec ses frères. L’extrême solidarité est parfois traduite comme : « moi et mes frères contre les autres », et parvient à s’étendre par cercles concentriques de parenté, réelle ou fictive, en passant par « moi et les hommes de mon village contre le village voisin », jusqu’à « nous les Kabyles contre les étrangers ». Car, selon la même conception, cette représentation implique non seulement le souci d’une stricte égalité des frères entre eux, pour le plus grand bien de la communauté familiale, mais aussi des villageois entre eux, pour le plus grand bien de la communauté villageoise, comme encore des Kabyles entre eux, pour le plus grand bien de la communauté kabyle, celle des imazighen « hommes libres » et imesdurar « montagnards », habitants de tamurt leqbayel le « pays », la « patrie kabyle ». Un très fort souci d’égalité est manifesté en toute occasion, comme lors des sacrifices de partage de viande (timechret ou ouziaâ) organisés par l’assemblée villageoise, où les participants veillent scrupuleusement au nombre et à la taille identique de morceaux de viande de mouton ou de boeuf, de chaque catégorie (parties les plus grasses, les plus maigres, osseuses, de différents abats) disposés en tas et dont on procède ensuite à la répartition, en une cérémonie accomplie en un lieu public, et où la présence de chaque homme du village est obligatoire (Lacoste Dujardin, 2001) 9 . Pour les participants, cette cérémonie donne à voir l’unanimité de la solidarité et de l’égalité villageoise, en offrant aux plus démunis l’occasion de consommer de la viande 10 . Mais ce souci égalitariste a pour contrepartie un véritable anti – individualisme, manifesté collectivement dans une sorte de hantise de l’accaparement du pouvoir personnel par un individu : il n’est pas souhaitable de l’emporter individuellement sur un homologue, (exception faite d’un étranger ou de forces du surnaturel magique). C’est pourquoi les structures sociales sont organisées de telle façon, en Kabylie, qu’en dehors de la supériorité reconnue à l’âge et au sexe masculin, il n’est d’autorité licite que partagée entre égaux, et de fonction de responsabilité que temporaire. Ce souci jaloux d’égalitarisme peut être poussé à certains excès, jusqu’à imposer une limite à l’enrichissement personnel. Ainsi, il y a plus d’un siècle, un riche commerçant du village kabyle d’El Kalaâ des At Mansour, en a fait l’amère expérience : sommé par le qadi 11 et l’assemblée du village de cesser d’accroître sa fortune accumulée, il s’est trouvé alors contraint d’entreposer désormais stérilement ses richesses. Elles comprenaient plusieurs dizaines de milliers de litres d’huile d’olive, cinq pièces remplies de figues sèches, trois d’olives, et beaucoup d’argent qu’il lui fut enjoint de redistribuer en aumônes aux pauvres (Carette,1848, pp 327- 328). Cette représentation jalousement égalitariste est présente jusque dans la littérature orale, où, dans les contes, le véritable héros kabyle est avant tout défenseur de la cohésion de la communauté villageoise, tandis que l’aventurier qui conquiert un pouvoir personnel, celui, par exemple qui devient sultan grâce à un anneau magique, sur le modèle des Mille et Une Nuits, s’en va poursuivre ses exploits loin de la Kabylie, en terre étrangère (Lacoste Dujardin, 1970).

La suite

texte de : Camille Lacoste Dujardin.Article paru en novembre 2002 dans la revue Hérodote


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