La Kabylie du rebelle kabyle Matoub LOUNES
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La grande Kabylie : Les fortes concentrations dans le massif agawa

Ainsi, cette première approche des confédérations et des tribus conduit à observer que, plus on pénètre dans la montagne, plus la population des tribus et des villages augmente, si bien que la densité paraît croître en même temps que l’altitude (jusqu’à 1 200 à 1 500 m) . Cette hypothèse se vérifie dans le massif Agawa qui constitue le coeur de la Grande Kabylie.

C’est dans ce massif refuge, en effet, que s’observent, jusqu’à aujourd’hui, les plus fortes densités de population, les plus grosses tribus et les plus gros villages aussi, au point que l’on a pu parler à les qualifier de petites villes. En vérité, la délimitation de l’aire occupée par les Igawawen (ou Zouaouas en arabe) a toujours été, et est encore, objet de discussion. L’observation géographique imposerait pourtant la coïncidence entre « massif agawa » et « Igawawen », ceux-ci étant définis comme les habitants de celui-là. Il faut cependant tenir compte d’autres considérations. Hanoteau et Letourneux ont bien tenté de regrouper deux confédérations sous cet intitulé plus large de Igawawen , mais ils se sont bien gardés de définir cette forme de groupement. Ces auteurs de 1873 semblent avoir voulu ainsi mettre l’accent sur le fait que ces gens habitaient au coeur du massif Agawa. Ils ont donc regroupé, sous cette appellation, deux confédérations : celle des At Betroun et celle des At Mangellat, chacune occupant les hauteurs d’un même ensemble de reliefs au pied nord du Djurdjura, chaque unité de relief correspondant, comme partout ailleurs en Kabylie, à une tribu. Les At Betrun avaient un effectif de 19 749 personnes et comprenaient 4 tribus 20 , les At Mangellat en comptaient 14 429 en pareillement 4 tribus 21 . De sorte que chacune de ces tribus était forte de 5 000 personnes chez les At Betrun et de 3 600 chez les At Mangellat, dans des villages relativement voisins qui comptaient, en moyenne, 420 habitants. C’est, en effet, une forte concentration, une véritable nébuleuse urbaine, au point que le seul village d’At Lahsen des At Yenni, qui regroupait 1 680 habitants en 1873, était, de surcroît contigu avec deux autres villages (Taourirt Mimoun et At el Arbaâ) en un ensemble cohérent désigné spécialement comme Tlata tuddar « Trois villages » (3 400 habitants en 1973). Ces gros villages, voisins et parfois même jointifs, couronnaient de leurs maisons en pierre à toits de tuiles rouges, les crêtes qui descendent du sud au nord depuis le Djurdjura, entre de profonds ravins occupés par le maquis. Même concentration des villages et des laârch « tribus », sur le relief montagneux en face des At Yenni, de l’autre côté du ravin de la rivière Aïssi, en grosses tribus de 5 000 habitants : chez les At Iraten 22 (19 749 en 5 tribus en 1873, soit près de 4 000 habitants par tribu). Nous sommes bien là chez les industrieux Igawawen, aux terres si accidentées qu’elles ne sont guère favorables qu’à l’arboriculture complétée par l’artisanat et le commerce itinérant, souvent au long cours, l’émigration dans les villes du Maghreb (à présent en France). Parmi eux, les At Yenni sont célèbres pour leurs orfèvrerie et armurerie, comme d’autres l’étaient aussi pour leurs tissages de laine (At Yahia) ou de lin (At Ghobri) etc. En 1848, Carette citait un « canton des Zouaoua » ou « Gaouaoua », qu’il estimait établi sur les reliefs dans le bassin du haut Sebaou, autour des premiers cités ci-dessus (At Betroun et At Mangellat). Pour lui, ils auraient compris 22 tribus qui auraient totalisé 94 000 habitants : des gros effectifs tribaux puisque, en moyenne, 4 000 personnes par tribu. Il a nommé les At Aïssi, voisins des At Yenni au nord-ouest, de l’autre côté de la rivière Aïssi, qui, en 1873, étaient donnés par Hanoteau et Letourneux, pour une confédération de tribus (dépassant 2 500 habitants chacune) 23 . Sur la foi de ses informateurs, Carette a cité encore d’autres tribus parmi les Igawawen, toutes situées sur le massif agawa comme, à l’est des At Fraoucen, les At Ghobri, At Bu Chaïb, At Idjer, ou, plus au sud du massif, les Illoul Oumalou, At Itsoura, et plus à l’ouest, les At Aïssi, etc. Autrement dit, le capitaine Carette a considéré les Igawawen comme habitants du massif Agawa 24 . Et l’évaluation correspondante dans Hanoteau et Letourneux en 1873, indique une cinquantaine de tribus, qui auraient totalisé 148 250 habitants, soit près de 3 000 personnes par tribu : le massif Agawa a toujours été vraiment très densément peuplé ! Or, parmi ces dernières tribus, les divers auteurs ne notent que peu de confédérations. Sans doute peut-on penser que celles-ci étaient plus instables dans le massif Agawa que dans les marches en fréquent état de guerre, où leur nécessité et leur permanence étaient plus grandes. Tandis que, dans ce refuge montagnard très densément peuplé, les querelles de voisinage et intestines prévalaient, envenimées par les difficiles conditions de vie : l’exiguïté des surfaces, la raideur des pentes, la pauvreté des ressources et la densité de la population. Et c’est un fait que les conflits y étaient très fréquents, et que les laârch « les tribus » elles-mêmes changeaient souvent de limites territoriales, selon la volonté de rattachement à l’une ou l’autre tribu proche décidée par la jemaâ de quelque village. Nombre d’autres tribus, par exemple plus orientales, dans la proximité de Bejaïa, ou sur le versant sud du Djurdjura, dans la vallée du fleuve Sahel-Soummam, n’étaient pas regroupées en confédérations, et leurs limites n’étaient pas très stables 25 . Dans la montagne, ces tribus pouvaient, selon les périodes, être en instance d’alliance éventuelle avec des confédérations proches, ou, à l’opposé, en conflit pour quelque motif circonstanciel. La flexibilité des regroupements autorisait toujours une grande souplesse. Au demeurant, il faut bien constater l’instabilité des unités d’organisation traditionnelles dans la société kabyle, et les observations précédentes confirment le peu de fiabilité des formes, aârch ou « tribu » et a fortiori « confédération » qui dépassaient le cadre du village, seule unité véritablement stable et organisée politiquement par la jemaâ villageoise.

Les nouveaux « aârouchs » ou les inadéquations de la tradition montagnarde

Au début du vingtième siècle, l’administration coloniale avait innové en tentant d’instituer, en Kabylie, différents groupements durables correspondant plus ou moins à l’aârch ; ce fut par exemple, un ensemble portant le nom arabe de « douar », avec une assemblée et un chef responsable devant les autorités administratives françaises en matière de justice et de conflits. Il y eut aussi des « communes », les unes « mixtes », les autres « de plein exercice », puis des « centres municipaux ». Si toutes ces différentes instances n’ont guère eu de réalité culturelle en montagne kabyle, en revanche, elles ont contribué à brouiller les souvenirs et à entretenir une grande confusion. Depuis l’indépendance, les structures administratives algériennes sont donc fondées sur les APC élues selon des principes démocratiques, et qui correspondent le plus souvent, tantôt à des anciens laârach ou « tribus », tantôt à des regroupements, voire d’anciennes confédérations. Hocine Aït Ahmed, président du FFS, propose la moderne APC comme base d’organisation. Les APC sont incluses dans de modernes unités administratives, plus larges, stables, les daïras, de la taille de « cantons » (ou sous-préfectures), elles-mêmes regroupées à une échelle voisine de celle de nos départements français, en wilayas (ou préfectures). En Algérie, il n’existe pas d’organisation administrative régionale supérieure aux wilayas, et cette revendication d’une régionalisation dans l’Etat algérien est souvent avancée en Kabylie. Certains jeunes - ou moins jeunes - réclament même une certaine autonomie, avec le « Mouvement pour l’autonomie de la Kabylie » (MAK), voire une indépendance de la Kabylie, pourtant dans l’incapacité de se suffire à elle-même. Mais ce mouvement est, en 2002, très minoritaire. Depuis 2001, les jeunes kabyles en révolte ont voulu ranimer un genre d’instances traditionnelles, regroupant des villages sur la modalité tribale, sous le nom pluriel - arabisé -de aârouch, tandis que d’autres instances ont parfois été aussi désignées par le terme français et vague de « comités ». À l’occasion, des animateurs du mouvement ont tenté de fédérer ces aârch en de plus grands ensembles, voire selon des unités administratives actuelles supérieures en taille pour l’ensemble de la Kabylie. Il y eut ainsi, un moment, des coordinations de aârch par daïras, puis par wilayas. Parmi d’autres, une « Coordination des aârch (tribus), daïras et communes des wilayas de Kabylie », a été constituée. Ses « délégués » ont été désignés au coup par coup et les décisions y ont été prises par consensus. Diverses résolutions ont été proclamées par quelques-unes de ces instances. Des « plates-formes » ont été mises au point au niveau de certaines wilayas. L’une d’entre elles a été adoptée à Bejaïa (Bougie) par la « Coordination intercommunale de Bejaïa » (CICB), mais une autre est plus connue, celle qui a été signée, le 11 juin 2001, dans une petite ville de la vallée de la Soummam : la « plate-forme d’El Kseur » par la « Coordination des aârchs, daïras et communes de Tizi-Ouzou »(CADC-Tizi-Ouzou). Sa base de revendications « non négociables » réclame du gouvernement algérien, entre autres : - « la reconnaissance identitaire, civilisationnelle, linguistique et culturelle amazigh », - le « départ immédiat » des gendarmes nationaux de Kabylie, - des sanctions contre les militaires coupables d’exactions, -la libération des jeunes incarcérés, - un statut régionalisé en Kabylie, - et « la mise sous l’autorité effective des instances démocratiques élues, de toutes les fonctions exécutives de l’Etat ainsi que des corps de sécurité ». Certaines de ces demandes sont, on s’en doute, jugées irrecevables par le gouvernement. L’on se trouve désormais dans une impasse. Or, les tentatives d’organisation de ce mouvement portent, en réalité, les stigmates d’une tradition dépassée et méconnue, la seule durablement organisée, celle des jemaâs, qui n’avaient de véritable existence qu’à l’échelle des villages. En effet, en l’absence de féodalité, les Kabyles sont toujours restés armés, et le plus souvent opposés entre eux dans de permanentes rivalités entre communautés villageoises, en état de guerre quasi constante, rendant impossible leur union durable, excepté devant l’ennemi commun 26 . Leurs structures collectives étaient fondées sur l’idéologie traditionnelle, égalitariste et anti-individualiste de la parenté, et les montagnards kabyles étaient en proie à un permanent souci de se prémunir contre l’accaparement du pouvoir par l’un d’entre eux. Les jeunes, aujourd’hui lancés dans le mouvement de protestation contre l’Etat algérien, préfèrent ainsi la collégialité, et, comme dans les jemaâs, des décisions par consensus à des votes démocratiques, une structuration temporaire, au coup par coup, comme dans les aârch, et, par suite, sans aucune stabilité ni possibilité d’action durable. L’égalitarisme est si farouchement voulu qu’il reproduit, certes, des « directions tournantes » des mouvements, mais la rançon en est d’empêcher l’émergence de personnalités responsables capables de devenir des cadres susceptibles d’agir dans la cohérence et la durée. Dans ces conditions, il est bien difficile de rallier de plus grands nombres de Kabyles ou d’Algériens, car les structures sont inadaptées aux échelles régionale ou nationale. Le mouvement est, de surcroît, victime de nombreuses querelles et de dissensions, certaines au sein de la région avec les partis présents en Kabylie comme le FFS et le RCD, mais beaucoup d’autres intestines, ce qui ne laisse pas présager un sursaut organisationnel cohérent, non plus que le développement de ce mouvement à de plus grands ensembles territoriaux. Face à cette situation, le gouvernement algérien a beau jeu de temporiser, consentant en apparence à satisfaire partiellement, et de temps à autre, l’une des revendications exprimées par les jeunes. C’est ainsi qu’un statut officiel a été accordé à la langue tamazight (berbère) parlée en Kabylie, mais la mise en oeuvre pratique de ce statut n’a pas suivi : les modalités d’enseignement, la qualification des professeurs, voire même l’alphabet employé pour cette langue orale, n’ont pas encore été définis, et les mouvements kabyles n’ont pas, non plus, exploité cette première victoire. C’est encore ainsi que le président Bouteflika a fini par gracier et libérer les détenus kabyles, condition posée par les jeunes pour ne pas boycotter les élections locales prévues pour le 10 octobre 2002, alors que, par ailleurs, ils condamnent le FFS d’envisager d’y participer. Dans ces conditions, le mouvement est peut-être même en train de perdre une partie de son audience parmi les montagnards de Kabylie, lassés par l’agitation durable dans un « sentiment général de ras-le-bol de la population sur la stratégie jusque là suivie par les âarchs » ( algeria-interface AFP, Alger, 6 Août 2002). Il semble bien que, sauf sursaut, « aucune issue ne se profile », et que « À moins d’un retournement de situation spectaculaire qui verrait le mouvement des aârchs entrer dans le rang, la Kabylie devrait encore boycotter ce scrutin et accentuer la situation de pourrissement » (2 août 2002, www.algeria-interface.com). La tradition montagnarde, si elle a longtemps fait la force des Kabyles, grâce à une idéologie profondément égalitariste et solidaire entre villageois sur le modèle de la parenté, grâce à une efficace capacité de résistance appuyée sur un nombre important d’hommes, un farouche esprit d’indépendance et une promptitude à la coalition temporaire contre les ennemis extérieurs, fait aujourd’hui la faiblesse de ce mouvement des jeunes. Car cette tradition les laisse prisonniers d’une cohésion restreinte, qui se traduit par une certaine inaptitude à une organisation durable et cohérente, une incapacité à dépasser les rivalités, les dissensions, dans l’obsession d’empêcher l’émergence de fortes individualités à qui il faudrait confier des responsabilités, et donc, un certain pouvoir. Si les jeunes Kabyles apparaissent encore comme le fer de lance de la protestation en Algérie, il est à craindre que le mouvement, enfermé dans une tradition kabyle non modernisée, n’échoue à trouver un écho plus large dans la nation algérienne, par défaut d’organisation responsable, structurée et durable.

La suit

texte de : Camille Lacoste Dujardin.Article paru en novembre 2002 dans la revue Hérodote


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