La Kabylie du rebelle kabyle Matoub LOUNES
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La grande Kabylie : Les structures politiques traditionnelles

En fait, aârch ou laârch / aârach « tribu », en berbère, (pluriel arabe aârouch), était bien, autrefois, une unité socio-politique traditionnelle, composée d’un ensemble de plusieurs villages voisins, aux intérêts politiques ou administratifs solidaires. Comme la plupart des autres groupements sociaux de différentes tailles, depuis la famille jusqu’à la confédération, l’aârch était et est encore souvent appelé par un nom qui les désigne comme l’ensemble des descendants d’un même ancêtre, parenté qui est beaucoup plus souvent fictive que réelle.

Plus grand que le village, puisqu’il en regroupait un certain nombre (jusqu’à une dizaine ou plus), l’aârch était en revanche plus petit que la confédération (qabila ou taqbilt), dont, à l’occasion, il pouvait faire partie, et qui regroupait de 3 à éventuellement près de 20 aârch. Le territoire de l’aârch est encore reconnu aujourd’hui, mais ses frontières ont pu varier dans l’histoire, incluant ou excluant tel ou tel village ou hameau, dont les habitants ont pu choisir de faire sécession ou changer de ralliement tribal. Mais tandis que, dans le passé, le village a toujours été la seule structure sociale communautaire vraiment permanente, avec son assemblée, la jemaâ, et ses chefs et responsables durables, l’aârch « tribu » n’était plutôt qu’une organisation relativement occasionnelle et temporaire (en cas de rivalité avec une tribu voisine ou de guerre contre l’étranger). Le plus souvent, elle était dépourvue d’instance constante de concertation, ses réunions n’étaient décidées qu’au coup par coup et, surtout, elle n’avait pas de chef permanent. Les hommes (toujours à l’exclusion des femmes) des différents villages de l’aârch ne se rassemblaient ainsi qu’occasionnellement, lorsque des délibérations importantes pouvaient concerner plusieurs villages à la fois, par exemple en cas de guerre contre un ennemi extérieur, les Turcs par exemple. À cette réunion de « tribu » constituée des représentants de chaque village, les décisions étaient prises au consensus, comme à l’assemblée villageoise. De même que la plupart des autres structures sociales kabyles, l’aârch était très souple, mais ses compétences, comme sa composition, pouvaient varier dans le temps. Dans la tradition historique, on a retenu des exemples de délibérations mémorables qui ont mobilisé la réunion de l’aârch, voire même, exceptionnellement, de la taqbilt « confédération », un groupement de plusieurs aârch, (de trois à une vingtaine) ; c’aurait été le cas, par exemple pour décider de l’exhérédation des femmes (l’interdiction qu’elles héritent), qui aurait eu lieu en 1748 chez les At Fraoucen, à Djemaâ Sahridj (Mahé, 2001) et en 1769-1770 chez les At Iraten (Boulifa, 1925). Mais ni l’aârch, la « tribu » ensemble de villages, ni leur réunion en taqbilt, la « confédération » qui, un temps, coalisait un plus grand ensemble de villages, n’avaient de structure permanente, non plus que de conseil périodique, ni a fortiori de chefs stables. Aucune instance de concertation à périodicité régulière, durable dans sa composition, sa fonction et sa direction, ne dépassait le cadre villageois de la jemaâ. Mais, aujourd’hui, puisque le mouvement des jeunes prétend s’organiser dans le cadre de chaque aârch, il importe d’examiner quelle en était la réalité autrefois, et surtout, avant la conquête coloniale.

laârch « tribus » et confédérations dans le passé : une répartition inégale

Deux études de militaires, respectivement de 1848 (capitaine Carette) et 1872-73 (général Hanoteau et A.Letourneux) ont détaillé les « tribus », et « confédérations » de Kabylie, et évalué leurs populations, leur économie, et leur importance locale. Alors que la Kabylie n’a été conquise qu’à partir de 1857, le premier auteur a cependant pu, près de dix années auparavant, établir son bilan à partir d’enquêtes auprès d’informateurs. Quant aux seconds, ils ont publié après l’insurrection kabyle de 1871 et eu accès à des premiers recensements, dont celui de 1866. Or, si les résultats des deux études diffèrent en de nombreux points, pourtant, on peut, à travers elles, se faire une idée de la répartition de ces formes d’organisations socio-politiques en Kabylie, ainsi que de leurs forces respectives, car les évaluations sont souvent concordantes, dans leurs rapports relatifs. À dire vrai, plus que d’une évolution à quelques plus de vingt années d’écart, ces divergences sont très révélatrices d’une caractéristique fondamentale de ces structures. C’est, d’une part la fluidité des découpages « tribaux », par la décision de villages de se rattacher tantôt à un aârch, tantôt à un autre comme la mobilité consécutive des définitions de aârch, et d’autre part l’instabilité des regroupements des aârch eux-mêmes en « confédérations » comme l’appréciation que peuvent en avoir tant l’observateur extérieur que les habitants eux-mêmes. Bref, ces variations sanctionnent la mouvance d’une réalité changeante, instable. Il n’en reste pas moins, que, cette réserve faite, l’examen de ces deux bilans fait apparaître des points de convergence intéressants. En effet, la répartition d’ensemble, par ordre de grandeur, à commencer par les regroupements les plus nombreux, s’avère tout à fait similaire dans les deux observations 12 . Leur examen permet de constater en quels emplacements se trouvaient localisées plus volontiers ces confédérations .

Des regroupements en confédérations sur les marches au dessus des plaines.

Le plus important des regroupements nommés « confédération », est celui des Iflisen Mellil, qui aurait réuni pas moins de19 tribus de taille moyenne chez Carette (19 XXX habitants en 1848, soit un peu plus de 1 000 par tribu) et 13 tribus pour Hanoteau et Letourneux (24 422 en1873, soit un peu plus que 1 800 personnes par tribu) 13 . Mais, première caractéristique importante, ces tribus sont émiettées en de très nombreux (107) petits villages (230 habitants en moyenne, le plus grand de 1267 habitants, le plus petit de 24). En effet, deuxième particularité, les Iflisen Mellil sont situés à la plus grande proximité d’Alger, les premiers rencontrés depuis la capitale en direction de l’est. Dans cette partie la plus occidentale de la Kabylie, ils habitent les hauteurs d’un premier ensemble de moyenne montagne qui, entre les vallées du fleuve Isser, à l’ouest, et de la rivière Bougdoura, affluente du Sebaou, à l’est, domine les basses plaines et collines entre les fleuves Sebaou et Isser, où passent à la fois deux routes qui les contournent : au nord celle d’Alger à Tizi Ouzou, gardée par les bordjs 14 turcs de Menayel et de Sebaou, et, à leur flanc est, celle autrefois suivie par les Turcs, d’Alger à Constantine par leur bordj de Boghni. Ils se sont ainsi trouvés postés en situation exposée de « gardiens des portes de la Kabylie ». Leur territoire, assez étendu, est peu élevé, arrosé par quatre rivières, et ils y ont produit un peu de blé et d’orge, de l’huile d’olive, des figues, des raisins secs, tout en complétant ces ressources agricoles par l’artisanat (armurerie, orfèvrerie et tissage de la laine). Pourtant peut-être est-ce en raison de la dangerosité de leur position d’avant-poste de la Kabylie que, non seulement le territoire des Iflisen Mellil n’était pas très densément peuplé, dans des villages dispersés en petites unités, mais encore que, en conséquence, ces tribus qui l’occupaient se sont réunies durablement en une seule confédération, dans une attitude de constante veille armée. En outre, s’ils avaient cependant quelques plaines dans le fond de leurs rivières ou sur quelques replats où ils cultivaient un peu de céréales, c’était en quantité très insuffisante pour leurs besoins, alors que les basses terres qui les bordent au nord, dans les vallées de l’Isser et du Sebaou, étaient occupées par des tribus soumises aux Turcs (les Amrawa et les Issers). Leurs relations étaient conflictuelles avec ces voisins immédiats. En effet, les Iflisen Mellil, qui, eux, n’ont jamais payé d’impôt aux Turcs, étaient en état quasi constant de guerre avec les Amrawa et les Issers chez lesquels ils descendaient fréquemment voler des bestiaux. Les Iflisen Mellil ont eu, d’ailleurs, au XIXè siècle, une certaine célébrité grâce à l’une de leurs grandes familles, les Ben Zamoun, qui dominèrent la confédération et défrayèrent la chronique guerrière de la région. Dans une position semblable de marche dominant immédiatement de plaine, au contact avec les incursions étrangères, se trouvaient encore situés quelques autres groupements kabyles qualifiés de confédérations, comme, sur la rive droite du Sebaou, à cheval sur la crête de la Kabylie maritime, les At Waguenoun, « confédération » de 9 « tribus » pour Hanoteau et Letourneux (11 593 hbts) 15 , et « tribu » en 7 « fractions » pour Carette (7 800 hbts), soit approximativement, un effectif peu dense, semblable à celui des Iflisen Mellil, d’un peu plus d’un millier de personnes par tribu, dans de petits villages dispersés (173 habitants en moyenne, le plus grand peuplé de 1150 personnes, le plus petit de 16). Ces Kabyles occupent la partie occidentale de la chaîne de Kabylie maritime, une zone de moyenne montagne le long du littoral méditerranéen et sur le versant sud dominant la plaine du Sebaou, qui comporte, au nord quelques plaines céréalières près du rivage, et quelques autres sur le versant sud de la chaîne maritime qu’ils devaient disputer avec les Amrawa. Mais surtout, le territoire des At Waguenoun était traversé par une voie importante au temps des Turcs, qui le prenait en écharpe, depuis Dellys, sur la côte, au nord-ouest, jusqu’à Tizi-Ouzou, au coeur de la plaine du Sebaou, au sud est. Cet itinéraire était suivi par les Turcs pour ravitailler par mer jusqu’au port de Dellys, leurs bordjs de Tizi-Ouzou et de Sebaou, d’où ils pouvaient surveiller la Grande Kabylie. Comme les Iflisen Mellil, les At Waguenoun se sont toujours refusés à payer l’impôt aux Turcs, qui leur réclamaient le passage pour leurs convois et s’étaient établis en voisins à leur pied, dans la plaine du Sebaou. Dans cette plaine, les Turcs avaient en effet installé, autour de leurs bordjs (Sebaou, Tizi-Ouzou, Menayel, entre autres) leurs colonies militaires (zmoul) ou milices maghzen 16 des Amrawa, groupements hétéroclites d’Arabes, de Noirs, de Kouloughlis (métis de Turcs) et de Kabyles transfuges, à leur solde (comptés 10 000 en 1848 et 11 855 en1973). Une autre confédération de Kabylie maritime se trouve aussi au contact de ces Amrawa de la plaine du Sebaou, mais plus éloignés sur les hauteurs de la partie orientale de la chaîne maritime, c’est celle des At Jennad (évalués à 12 600 habitants en 1848 et à 15 839 en 1873), concentrés en 3 grosses tribus 17 (entre 4 et 5 000 personnes chacune) et d’assez gros villages (de 300 habitants en moyenne en 1873). Leur territoire s’étend au long du versant exposé au sud, qui descend en pente douce depuis le Tamgout des At Jennad, le sommet de la Kabylie maritime (1278 m) jusqu’à la large et basse vallée du Sebaou. Depuis leurs villages établis prudemment à l’abri en haut de la montagne, ils descendaient cultiver des céréales dans leur azaghar « plaine », d’amont. Ils avaient un marché réputé et très fréquenté par tous les Kabyles des environs et même d’outre Sebaou, sur la crête, aux Agribs. Leurs démêlés avec les Turcs et leurs séides leur avaient valu une réputation de « très guerriers » (Carette,1848). En effet, comme les Iflisen Mellil, et comme aussi les At Waguenoun, les At Jennad ont souvent été en lutte avec les Turcs qui cherchaient à traverser leurs terres pour aller couper du bois de charpente de marine dans leurs forêts du Tamgout. Mais, à l’abri dans la montagne, gardant autrefois, avec les At Waguenoun, l’accès à l’arsenal d’armes blanches des Iflisen lebhar (Lacoste-Dujardin, 1997), leurs villages perchés ont résisté aux attaques. Ces trois confédérations-ci (Iflisen Mellil, At Waguenoun et At Jennad) avaient donc en commun une certaine proximité de l’ennemi turc installé dans les plaines proches des fleuves ouvrant la montagne, et la nécessité de pouvoir se mobiliser rapidement contre le danger qu’ils représentaient. Cette conjoncture justifie sans doute leur cohésion durable en confédérations (ailleurs plus souvent occasionnelles, ou même inexistantes), en réponse à leur exposition à un danger proche et constant : les Turcs et Amrawa. Ainsi peut-on peut-être aussi rendre compte de la relative modération de l’effectif moyen de leurs tribus, surtout chez les Iflisen Mellil et les Wagenoun (1 000 à 1 700 en 1873), cependant plus fort chez les At Jennad (4 à 5 000 en 1873), plus loin d’Alger, à moindre exposition au danger. Cette hypothèse se vérifie pour d’autres confédérations dans la même situation en marge des plaines et des Turcs : ainsi, en était-il des Igouchdal ou Guechtoula, 18 qui, au sud est et en amont de leurs voisins Iflisen Mellil, habitent les hauteurs, certes plus élevées, mais entourant immédiatement le bassin de Boghni – Dra el Mizan, longtemps tenu par les Turcs installés au bordj de Boghni (colonies zmoul 19 ), sur la route turque d’Alger à Constantine. Même structure en confédération, assez nombreuse (respectivement 16 500 pour 8 tribus en 1848, et 17 060 pour 9 en 1973, soit environ 2 000 par tribu), en villages de moyenne importance (416 habitants en moyenne). Ils occupent un territoire de montagne cependant plus sévère par le relief et le climat, mais davantage préservé que celui des portes de Kabylie tenues par les Iflisen Mellil, ou que celui des confédérations de Kabylie maritime (At Waguenoun et At Jennad), puisqu’en grande partie sur les pentes nord du Djurdjura, en amont des vallées de Boghni et de la rivière Bougdoura. Les Igouchdal sont déjà à une altitude telle que, fréquents étaient, chez certains d’entre eux, les toits en terrasses plus appropriées que les tuiles pour soutenir le poids de la neige en hiver. Montagnards d’altitude, vivant surtout d’arbres fruitiers, ils cultivaient cependant quelques céréales dans les fonds des rivières lorsqu’ils n’y étaient pas en conflit avec les tribus soumises aux Turcs. En cas de déficit en céréales, ils complétaient, comme tous les autres montagnards, par la farine des glands du chêne à glands doux (abelloud).

La suite

texte de : Camille Lacoste Dujardin.Article paru en novembre 2002 dans la revue Hérodote


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