La Kabylie du rebelle kabyle Matoub LOUNES
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Des témoins racontent le drame de Skikda

 
Le géant national du GNL est tombé brusquement de son piédestal. Le complexe de gaz de Skikda n’est plus qu’un fatras de ferraille. Panne technique ou bêtise humaine préméditée ? Plongée sous les décombres du GL1K. Reportage.
mercredi 21 janvier 2004.

Posté juste devant le portail principal de l’immense complexe de liquéfaction de gaz de Skikda, Aâmi Ahmed pleure à chaudes larmes. Inconsolable, il s’égosille comme un enfant devant un groupe de journalistes consternés par cette image pathétique d’un brave homme qui pleure son usine. Son usine qui n’est qu’un amas de ferraille carbonisée par les flammes. “32 ans de ma vie sont parties en fumée, oh, mon Dieu ! Que me reste-t-il à faire maintenant ? J’ai tout perdu...” s’écrie ce chef de service de chaudière qui n’a plus le courage de s’approcher de ce décor cataclysmique qu’offre son complexe dévoré par l’incendie. “Il n’y a plus de relève, les jeunes que nous avons lancés dans le bain, sont calcinés sous les décombres...Ils sont tous morts, j’ai aperçu des morceaux de cervelle par-ci des mains et des pieds par-là...”. Éploré et ployant sous la douleur, Aâmi Ahmed interrompt brusquement son récit et éclate en sanglots. Il pleure le GL1K - le nom du complexe - comme on pleurerait son enfant. C’est terriblement émouvant. Déchirant. En franchissant le portail d’accès, on est vite happé par le silence qui règne dans ce mastodonte de l’industrie pétrochimiquenationale dont le bruit se faisait entendre de très loin. Ici, le temps semble figé, comme les machines et avec les travailleurs. Un silence horrible s’empare des lieux. Un silence de mort. De beaucoup de morts ! Le va-et-vient incessant des ambulances donne un surcroît de peur et de stupeur à un décor déjà bien macabre. Il est 7h, et les sapeurs-pompiers, aidés, par les services d’intervention venaient juste d’éteindre le dernier foyer de l’incendie. Il leur a fallu 12 heures sans répit pour venir à bout des flammes géantes qui ont ravagé cette immense usine. “Écrivez-le mon frère, ce sont les responsables de ce complexe qui nous ont tué nos collègues. Ils nous ont grillés comme des rats, voyez-vous, ce grillage, qui ceinture toute l’usine, a bloqué les travailleurs à l’intérieur des machines, et il leur était impossible d’en sortir aussitôt après avoir ressenti les vibrations. Ils l’ont fait exprès, ce sont des tueurs, des irresponsables, ils auront sur leur conscience nos amis morts carbonisés...” tempête Kamel qui pointe clairement du doigt les dirigeants du complexe, coupables à ses yeux de grave négligence. Un responsable tente de le raisonner en affirmant qu’ils sont intervenus pour sauver les travailleurs ; Kamel tonne rageusement et lui lance à la figure : “ça, c’est de la démagogie, vous êtes responsables de ce qui est arrivé et vous devez payer...” Un autre bondit pour enfoncer le responsable : “Vous êtes des tueurs, pas la peine de vous en laver les mains, tout le monde ici sait que l’unité 40 est en panne cyclique et qu’elle constitue un grand danger pour notre vie, mais vous avez toujours fermé les yeux.” Notre homme, qui n’a rien trouvé pour contrer les révélations des travailleurs, quitte précipitamment le lieu, pour clore le débat. 9h21, le président de la Répu-blique arrive de Constantine. La tension monte de plusieurs crans. Les employés promettent de dire les “quatre vérités” à Bouteflika, au nez et à la barbe de ceux qu’ils accusent d’être à l’origine de la catastrophe. Le PDG, Boumaâza Abderahmane, fait un point de situation au Président lui expliquant “l’incident” pour reprendre ses termes par une panne technique qu’il n’arrive pas à identifier. Le propos n’est pas convaincant, pas même après l’appui du ministre Chakib Khelil. Le PDG, lui, affiche un profil bas et tente de rassurer Bouteflika en minimisant les répercussions de cette catastrophe sur l’alimentation du marché national en gaz naturel et nos partenaires européens. Le ministre enfourche lui aussi ce cheval en précisant au Président qu’il “n’y aurait aucune incidence sur nos recettes”. Ce débat a fortement déplu aux travailleurs dont beaucoup de leurs collègues et amis sont encore ensevelis sous les décombres des édifices effondrés. “Ye kedhbou aâlina” (ils nous mentent), lance à la cantonade un ouvrier ayant perdu son sang-froid. La colère monte alors même en présence du Président. L’un d’entre eux insiste pour parler à Bouteflika. Il s’avance aidé par le responsable de la sécurité du Président. “Wahed ma yehefena sayed Erraïs...” (personne ne peut nous berner), cette unité Est ne fonctionne pas depuis longtemps ; plusieurs rapports établis par des experts dans le domaine de la sécurité ont conclu que l’unité 40 devait être fermée faute de quoi les travailleurs seraient exposés à un risque énorme, mais la direction a étouffé ces rapports mettant ainsi la vie des travailleurs en danger de mort. “Voilà, les résultats de cette négligence mortelle, M. le Président”, fulmine ce syndicaliste, les yeux larmoyants, désignant du doigt la carcasse métallique noircie par la fumée de ce qui reste de GL1K. “Vide ton cœur, vas-y, parle sinon tu tomberas malade”, lui dit Bouteflika. “J’ai toute une équipe sous les décombres, M. le Président, il faut que ces gens payent leur irresponsabilité.” “Sois courageux, c’est cela leur destin, et je te promets de mettre en place une commission d’enquête pour situer les responsabilités.” L’homme, qui en a visiblement gros sur le cœur, interrompt le Président et tonne : “ça a trop duré, M. le Président ! Savez-vous que nos responsables ont fondu toute une raffinerie pour accaparer le terrain d’assiette ? La vérité est là “Sid Erraïs”, nous savions que cette terrible catastrophe allait arriver tôt ou tard tant la direction voulait coûte que coûte maintenir en fonction une unité désuète.” Bouteflika, qui s’est engagé à sanctionner les coupables, prie son interlocuteur de “ne pas rajouter de l’huile au feu”. Malheureusement pour les 1 400 travailleurs de ce complexe, le feu a déjà pris. Ce fleuron de l’industrie pétrochimique nationale qui figure parmi les plus grands au monde et qui a été construit graduellement, comme on élève un enfant, tout au long de 32 années n’est, à présent, que ruine. Le mal est fait. Pour aâmi Ahmed et tous les travailleurs, se sont des années de leur vie, de leur dur labeur qui ont été bouffées en quelques instants par les flammes. Et cela, ils ne sont pas prêts à l’oublier. Surtout qu’ils disent connaître parfaitement les coupables : les dirigeants du complexe. Ce scandale, unique en son genre, depuis la nationalisation des hydrocarbures, n’a pas encore révélé tous ses secrets et promet d’être chaud. Gazeux. Et de hauts responsables risquent de se brûler les doigts.

H. M.

Bouteflika sur les lieux du drame Échos d’une visite éclair

Le Président Bouteflika promet : “Celui qui a failli le payera !” Le président de la République, Abdelaziz Bouteflika, qui s’est rendu, hier matin, à Skikda pour s’enquérir de la situation, a promis aux travailleurs qui lui réclamaient des sanctions de passer à l’acte. “Je vous promets que celui qui a failli le payera ! Mais attendons de connaître les conclusions de la commission d’enquête pour situer les responsabilités.” “Soyez certains que des mesures seront prises aussitôt que la commission aura rendu son rapport.” Bien sûr, les travailleurs veulent la tête du PDG qu’ils désignent comme étant le responsable number one de la catastrophe et ils l’ont fait savoir au président.

Skikda l’a échappé belle ! De l’avis de tous les cadres du GL1K, la ville de Skikda et ses environs auraient été rasés de la carte si l’incendie avait gagné les bacs de stockage du gaz situés juste à côté de l’unité 10 qui était heureusement à l’arrêt. Il faut savoir, en effet, que le feu est parti de l’unité 40 avant de prendre dans la 30 puis la 20. On estime que si les citernes avaient été touchées, la déflagration aurait anéanti tout sur un rayon de 45 km2, c’est-à-dire toute la ville de Skikda et ses habitants. Fort heureusement, l’incendie a pu être maîtrisé par les vaillants sapeurs-pompiers, évitant ainsi un véritable Tchernobyl à Skikda. Cela dit, l’explosion de lundi, à 18h40, a été entendue même à Annaba située à 110 km des lieux, ce qui renseigne sur sa violence.

“Payez cher, mais achetez du matériel de haute technologie !” Sachant que l’obsolescence des équipements du complexe a été fatale pour l’usine, qui date des années 1970, Bouteflika a instruit le PDG d’employer tous les moyens pour acquérir un matériel de haute technologie, pour éviter que ce genre de catastrophe ne se reproduise.

Les assurances du chef de l’État Bouteflika a tenu, hier, devant les journalistes, à rassurer les partenaires économiques de l’Algérie concernant la continuité de l’alimentation en gaz naturel des pays européens, notamment la France, l’Italie et l’Espagne. Si, pour les firmes ENIE et Enagaz respectivement, d’Italie et d’Espagne, le problème ne se pose pas dans la mesure où l’acheminement se fera via les deux gazoducs, pour Gaz de France, en revanche, la situation est un peu difficile. Chakib Khelil rassure cependant que la France sera alimentée par le biais de l’Espagne.

Les indemnités pour les victimes Le président a également précisé que l’incendie qui a ravagé le complexe GL1K “ne se traduira par aucune diminution des recettes nationales tirées de l’exportation du gaz, et que Sonatrach acquerra de nouvelles installations pour reconstruire l’usine”. Le président rassure, également, les familles des victimes et des blessés que l’État leur accordera des indemnités et qu’il assurera une assistance médicale pour ceux qui en ont besoin.

Une autonomie de 20 jours sans production Malgré l’arrêt total de ce complexe qui produit une moyenne de 13,5 millions de m3/an de GNL, le marché national ne connaîtra pas de perturbations dans la mesure où, assure le ministre, “nous avons 20 jours d’autonomie grâce aux 10 000 tonnes de gaz en stockage”. Le PDG du complexe a, lui, affirmé que 50% de la production seront assurés.

Le coup de fil du roi Mohammed VI Le président Bouteflika a révélé, hier, que le souverain marocain, Mohammed VI, l’a appelé “cinq minutes” après l’accident, pour lui proposer une assistance médicale en faveur des grands blessés. Le roi lui a précisé que son pays possède des hôpitaux spécialisés dans le traitement des pathologies liées à ce genre d’accident. Bon geste “de notre ami le roi” .

Hassan Moali, Liberté

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