La Kabylie du rebelle kabyle Matoub LOUNES
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Habiba, une battante belle et courageuse

 
Ecrire aujourd’hui sur Habiba Djahnine n’est pas chose aisée et facile. Cette enfant de Béjaïa, dynamique, belle et intelligente, présente sur tous les terrains de lutte et de culture depuis plus de 20 ans, a vécu, ces dernières années, des moments dramatiques et tragiques, absolument insupportables.
mercredi 24 décembre 2003.

Après l’assassinat crapuleux, injuste et traître par les terroristes semeurs de mort, de sa sur Nabila, en février 1995, Habiba voit partir, en quelques mois seulement, et son père et sa mère et son frère, par tristesse et désespoir ; ils rejoignent, ainsi, Nabila. Voilà qu’en quelques mois seulement une famille est décimée. Elle est frappée par un véritable massacre. De plus, lorsque nous pensons à cette semaine atroce, 12-15 février 1995, nous nous demandons naïvement pourquoi tant de haine, de souffrance et de misère et comment avons-nous supporté tout cela. Récapitulons : disparition tragique de notre ami écrivain Rachid Mimouni, le 12 ; assassinat sauvage de notre ami Azzedine Medjoubi, le 13, sur son lieux de travail au TNA d’Alger, qui ne porte même pas son nom. Autre assassinat sauvage et terrible de Nabila, le 15, à Tizi Ouzou. Heureusement pour nos lecteurs que la page du journal ne reproduit pas les larmes qui tachent notre feuille. Comment Habiba a pu supporter tout cela et nous revient, aujourd’hui, pleine de projets et d’espoir. Elle s’est prise en main et a pris par la main les siens, ses autres frères et surs. La famille Djahnine était, en effet, nombreuse. Une fois assimilée cette vérité, « les morts sont morts et nul ne peut les faire revenir à la vie », deux lieux l’aidèrent énormément : Timimoun d’abord, hors des grandes messes, bien sûr, pour le recueillement, la sérénité et la paix. Elle épouse cette ville et signe des actes de fidélité avec elle. Elle achète un bout de terrain en ce lieu magique pour y construire une petite maison, en respect, bien sûr, des cultures et des traditions locales en communion avec les habitants de cette oasis. Hasnaoui, ensuite, à Paris et ses chants mélodieux qui l’aident à supporter l’éloignement et l’exil. Une fois les situations matérielles de ses autres surs et frères réglées, en leur mettant, tout d’abord, un livre entre les mains et, alors, reprenant goût à la vie, les voilà aujourd’hui, l’un ou l’autre, devenir peintre, poète, étudiant, marié ou autre. L’amour reprenant le dessus, elle est absolument ravie, la semaine dernière, et son regard rempli de confiance lorsqu’elle aperçut assise, dans la salle de la Cinémathèque de Béjaïa, sa sur aînée venue assister à la projection de Rocco et ses frères en compagnie de sa fille âgée d’à-peine 6 ans et que Habiba présentait. Ses nombreux frères et surs reconnaissants et indépendants le lui rendent bien et nous en voulons pour preuve ce poème qu’ils lui destinèrent : « A la mémoire d’une révolte portée par ceux et celles qui refusent un prête-nom pour se dire amazigh, qui refusent d’exprimer leurs joies et peines dans une autre langue que la leur. A la mémoire de celles qui aujourd’hui tombent sous les balles assassines, victimes d’une guerre qui n’est pas la leur. A la mémoire de celles qui, par le passé, de chants et de symboles ont gravé à jamais la mémoire d’un peuple : notre mémoire. A toutes les femmes qui ont su résister à l’érosion du temps contre la haine et l’oubli. Tighri n’tmetouth évoque un hymne, celui des porteuses de notre mémoire, les porteuses d’eau. » Proches de leurs deux surs Nabila et Habiba, pour les avoir toujours accompagnées et soutenues depuis la création de leur association Tighri n’tmetouth, les frères et les surs Djahnine enrichissent leur poème, écrit en tamazight que nous traduisons ici pour nos lecteurs : « Le printemps ne naît-il pas de l’eau ? De l’eau de tous les hivers ? Conte-leur un printemps amazigh né en Algérie. Les hivers sombres enfantent la lumière. Les cris s’érigent en ruisseaux. Ceux des femmes ont la détermination des cascades. Conte-leur Un printemps qui ne veut plus taire ses couleurs. C’est de la soif que survient l’eau. Celles que les femmes portent sur leur dos. Elles ne craignent pas la sécheresse. Le feu celui des balles. Le feu est l’ennemi de l’eau. Et elles sont porteuses d’eau. Mais aussi porteuses de l’histoire. » Pour notre part, nous avons aussi suivi l’itinéraire et le parcours de Tighri n’tmetouth. Nous les avons aidés et soutenus, et de Béjaïa à Constantine et de Tizi à Alger, nous avons toujours été marqués, frappés par leur travail et leur engagement. C’est d’ailleurs à Tizi, à l’occasion des rencontres cinéma au féminin, qu’elles organisèrent en 1993, qu’Ahmed Lallem, suite à la projection de son magnifique court métrage Elles, qu’il réalisa en 1967 et grâce à la richesse et à la qualité des débats, décida d’entreprendre Elles : 30 ans après. « Si j’ai rendu hommage aux lycéennes d’Alger en 1967, je me dois de rendre compte de la beauté de celles d’aujourd’hui. » Habiba est active. Elle produit et organise sans cesse. Elle est sur tous les fronts. Après nous avoir donné un recueil de poésie en 2002, Outre-mort, d’une grande beauté, magnifiquement présenté et à bon marché, que nous pouvons retrouver auprès de nos amis authentiques libraires Hassan et Sid Ali, rue Didouche-Mourad ; Ali, rue Larbi-Ben-M’hidi, elle nous autorise à publier un de ses poèmes : « Ramène ta main sur mon cur, tu l’entendras battre en harmonie avec la célébration des assassinats. Pourtant tant de guerres sont passées sous les yeux d’enfants. Ils ont appris la peur comme on apprend à téter le sein maternel. Pourtant la douleur est une. Elle s’affiche tous les jours sur les murs en ombres furtives. Dites-moi pourquoi cette arme est dirigée vers cette tempe-là ? Dites pourquoi les regards se détournent du soleil levant ? » En juin dernier, elle organise de façon magistrale, en toute indépendance et liberté, les premières rencontres cinématographiques de Béjaïa. Durant une semaine, la ville est animée, les salles de la cinémathèque et du théâtre sont pleines, les films et les débats se suivent et le public est heureux. Aujourd’hui, elle est parmi nous, et toujours calme et lucide, elle engage le tournage de son premier film documentaire et il sera, nous en sommes certains, présent aux prochaines rencontres de Béjaïa, au printemps prochain. Ce que nous retenons aussi de Habiba et que nous aimons, est sa joie de vivre et elle a raison lorsqu’elle nous dit, courage, que « toutes les tâches accomplies ne me servent pas d’exorcisme et que je n’oublierai jamais ». En été, fuyant les plages polluées de Béjaïa par les mercantiles marchands d’huile, elle s’est dénichée les quelques criques encore propres, et les enfants qui ne peuvent la suivre en plein mer, la situent grâce à son rire fort puissant et musical. Nous ne pouvons terminer qu’en lui rendant hommage et la seule façon pour nous de lui dire merci est de mettre dans sa bouche ces mots de Godard que dit Anna Karina dans Masculin-féminin : « Je ne suis pas infâme, je suis une femme. »

Boudjemâa Karèche, Le Matin

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