La Kabylie du rebelle kabyle Matoub LOUNES
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De Caen à El Kseur, la métamorphose par l’amour

 
Ecrit en 1970 (SNED) et réédité par l’ENAL en 1986, Une autre vie est présenté par son auteur beaucoup plus comme un témoignange qu’un ouvrage d’une quelconque ambition littéraire. D’ailleurs, Leïla Aouchal est la femme à un seul livre. Elle n’en a pas écrit d’autre. Néanmoins, le récit renferme des images, des tableaux, des détails d’objets et d’actions et un style limpide et aéré qui font qu’il accède à une valeur littéraire certaine en plus de sa thématique qui l’inscrit sans peine dans les grandes préoccupations du monde littéraire maghrébin en général et algérien en particulier.
vendredi 16 janvier 2004.

SI l’on n’était pas averti dès les premières phrases de l’avant-propos, on se croirait tout simplement devant une belle fiction qui n’a pas le "droit" de prendre fin. Cette exquise et merveilleuse aventure - aventure au sens physique et spirituel - nous raconte le récit de l’auteur lui-même, une Française du nord de la France qui épouse un émigré kabyle, Hamid, pendant les années 50, en pleine guerre de libération algérienne, et qui finira par le suivre vers sa région natale à El Kseur (Bgayet). Après plus de cinq années passées en Kabylie et une année (1962) passée à Alger, Leïla, qui est ici un pseudonyme, va découvrir puis adopter complètement les coutumes, les comportements et la culture kabyles. C’est cette métamorphose, dont la genèse remonte à l’amour que l’auteur éprouvait pour son futur mari, qui nous est présenté dans ce livre qui se lit comme une lampée d’un merveilleux philtre. Ecrit en 1970 (SNED) et réédité par l’ENAL en 1986, Une autre vie est présenté par son auteur beaucoup plus comme un témoignange qu’un ouvrage d’une quelconque ambition littéraire. D’ailleurs, Leïla Aouchal est la femme à un seul livre. Elle n’en a pas écrit d’autre. Néanmoins, le récit renferme des images, des tableaux, des détails d’objets et d’actions et un style limpide et aéré qui font qu’il accède à une valeur littéraire certaine en plus de sa thématique qui l’inscrit sans peine dans les grandes préoccupations du monde littéraire maghrébin en général et algérien en particulier. "L’homme, ce produit de la semence en quête de l’âme, doit subir d’incurables tourments. Le soutien à cette entreprise ? L’errance. Le baume à cette douleur ? La douleur même", écrivait Faridoudine Attar, un écrivain perse du moyen-âge dans Le livre des épreuves. Les tourments et l’errance, Leïla les a connus pendant des années. Epouser un immigré algérien en pleine guerre de libération ne passe pas sans anicroches. Seules la persévérance et la véritable affection ont pu triompher des obstacles multiples qui se sont dressés sur le chemin du couple. "Il est des faits qui, à notre insu, bien souvent, déterminent notre destin et influent sur notre personnalité. Brusquement, un jour, on s’aperçoit qu’en soi-même quelque chose est changée. Quelque chose d’abstrait, de profond, qui atteint non seulement l’esprit et le cœur mais aussi l’âme. Principalement l’âme, écrit Leïla Aouchal dans son "avant-propos". Quelque peu déconcerté, on se cherche, on essaye d’analyser cette métamorphose mystérieuse et complexe. Puis, enfin, on finit par prendre conscience de ce nouveau "soi-même" et on se retrouve tout autre. Comme si on était né une seconde fois, Leïla Aouchal explique son entreprise d’écriture : "Mon but, en écrivant ces lignes, n’est point de philosopher mais uniquement de tenter d’expliquer comment la Française que j’étais en 1956 a fait place à l’Algérienne que je suis aujourd’hui". En 1962, Leïla a pris la nationalité algérienne. Elle se prépare déjà à l’observation qui fait d’un naturalisé un traître à son ancienne patrie. "Je ne crois pas, dit-elle, que l’on puisse appliquer ce jugement à celui qui s’engage non dans un but intéressé mais en raison d’une nécessité purement affective." C’est à Caen, en Basse-Normandie, que Leïla et Hamid se sont connus. "Nous nous sommes plus et, bientôt, nous voulûmes nous marier". Leïla n’avait que 19 ans. Son père était très réticent à ce projet. "Un Nord-Africain ! dit-il. Oh mon Dieu ! Qu’il ne vienne surtout pas ici (...) Epouser cet individu ! C’est impensable." Son père a essayé de tempérer les ardeurs de sa fille en lui disant qu’il ne manquerait pas de jeunes pour la demander en mariage. "J’avais ri et rétorqué que n’importe lequel qui se présenterait ne vaudrait pas celui que j’avais choisi." Une polémique familiale s’enclencha au sujet de ce choix "problématique". La position du père est influencée par les idées racistes pour qui le mot "arabe" ressemble à un verdict, comme l’écrit M. Mammeri. Mais l’amour que Leïla porte à Hamid a fini par faire triompher le choix de leur union. "Lasse de la résistance que j’opposais sans défaillance, ma famille céda et accepta de recevoir Hamid. On le fit aimablement mais sans ostentation." Malgré cette première réussite, la suite ne fut pas de tout repos. "Nous traversâmes alors une étrange période où, journellement, il nous semblait être victimes d’une véritable coalition". Des amis et anciennes connaissances détournaient le regard ou changeaient de trottoir lorsqu’ils apercevaient le nouveau couple.

Payer le prix de l’amour Le mariage mixte n’est pas de tout repos, a fortiori lorsqu’il s’agit de lier deux destins que tout séparait jusque-là : culture, pays, fortune et, pour couronner le tout, le contexte de la guerre coloniale. Tous ces éléments vont se liguer ou intervenir séparément pour déteindre inexorablement sur la vie du couple Hamid-Leïla. Mais la force de l’amour et de l’union sera plus forte et plus opiniâtre que tout. Elle permet de surmonter et de défier les brimades, les regards moqueurs et les quolibets. À défaut d’un logement, le couple emménagea dans un hôtel médiocre, "une espèce de boui-boui où le matin nous remettions la clef à l’hôtelière, la chambre servant dans la journée à des activités peu avouables mais lucratives". Plusieurs fois, la police faisait des descentes dans le coin et le couple se retrouve alors au commissariat pour "vérification". Le climat de la guerre d’Algérie était trop pesant et les immigrés algériens étaient considérés comme des "fellaghas" en puissance dans cette septième wilaya qu’est la France. Sur proposition de Leïla qui se rendit compte que les horizons se bouchaient un par un et qu’il fallait une décision hardie, le couple décida de quitter la France pour venir en Algérie à la fin des années 1956. Hamid prévient sa femme que chez lui, au bled "on n’a pas de lit, pas de table, pas de chaise, on dort et on mange par terre (...) on a des poux, des punaises. Je ne voudrais pas que tu regrettes après !" Leïla était résolue : "Je souris avec grandeur et répondis que j’étais capable de m’adapter à n’importe quelle situation".

La terre promise d’El Kseur Il fallait arracher l’assentiment des parents de la Française et faire la sourde oreille devant les "avertissements" alarmistes de l’entourage immédiat. Ce qui ne posa aucun problème vu la détermination du couple à affronter tous les obstacles. Arrivé à Alger à bord du bateau "Kaïrawan", le couple prit le train de Bgayet. Le panorama qui s’offrait aux yeux de la jeune Française suscita curiosité et interrogations. Tiens, voilà un troupeau de moutons, fit Hamid. Tu verras comme leur viande est bien meilleure que celle des moutons de France. Arrivée au village de Hamid dans la région d’El Kseur, Leïla était reçue dans la joie et la délicatesse par sa belle-famille, à commencer par la mère de Hamid, Lacry. "Par un nouveau tour du destin et ma propre volonté aidant, je m’adaptais rapidement et avec une facilité extraordinaire à cette nouvelle existence, sans grand effort, sans contrainte, comme si je fusse née là, ou j’eusse oublié d’un jour à l’autre avoir vécu autrement". L’auteur décrit avec force détails des moments heureux, parfois difficiles qu’elle a passés dans le village kabyle. En tous cas, ce sont des moments exaltants où la personne découvre ses vraies facultés d’adaptation en y mettant la volonté et l’amour nécessaires. Leïla découvrit le vrai visage de la guerre, les ratissages, la visite des moudjahidine à la maison de Lacry et toute la "logistique" qui leur est offerte. "Les fellaghas ! Des hommes comme les autres !... J’en suis profondément surprise et presque déçue. Après tout ce qu’on m’avait dit, je m’attendais à rencontrer quelques sauvages aux regards sanguinaires, aux manières violentes. Je les dévisage avec curiosité cherchant à déceler en eux ce "quelque chose" qui en fait les "terribles fellaghas". Mais ce ne sont que des soldats, rien que des soldats, avec peut-être moins de prestance, moins d’arrogance que leurs adversaires".

Les heures troubles d’Alger Après l’étape d’El Kseur, le couple s’installe à Alger dans les moments les plus durs qui ont caractérisé la capitale. La guérilla urbaine de l’ALN entraînait les représailles aveugles des soldats français. Les sommets de l’horreur furent atteints pendant la Bataille d’Alger et les attentats de l’OAS de 1962. "Une autre vie de Leïla Aouchal constitue à cet égard un document précieux, un témoignage qui nous rappelle quelques pages du journal de M. Feraoun. La vie algéroise du couple a été des plus difficiles. La vie ne tient qu’à un fil. L’insécurité est partout. Du fait de l’offensive de l’OAS, la dernière année de la guerre fut la plus sanglante. On ne sait plus qui sont les amis et qui sont les ennemis. "La terreur était partout, qui sème récolte ! dit le proverbe. En l’occurrence, l’OAS semait" mais "récoltait". Et si les Algériens ne s’aventuraient plus dans Bab El-Oued, les Européens de leur côté évitaient soigneusement la place du gouvernement (Sahat Echouhada)". L’auteur elle-même reçut une lettre de menace où l’OAS la condamna à mort. "Parmis tous mes espoirs et projets, mon désir le plus cher était que, la liberté recouvrée, les pieds-noirs fussent exterminés sans rémission. Ce serait justice rendue", écrit L. Aouchal. "On dit que le temps est un grand médecin. Qu’il estompe les peines et les rancunes les plus tenaces. C’est vrai ! Peu à peu, le passé reste derrière nous. Les blessures, si profondes soient-elles, se cicatrisent. Les regards se tournent vers l’avenir. La haine s’efface pour laisser s’installer la joie et la vie. Aujourd’hui, la haine s’appelle l’oubli, le pardon. La haine ! Un sentiment qui n’est pas digne des Algériens pour l’avoir trop subi". Livre-témoignage, auto-biographie sortant d’un cœur poussée et d’une âme ayant vécu l’aventure intérieure la plus poussée, ce récit de Leïla Aouchal nous touche profondément par sa sincérité, sa probité et sa dimension humaine qui croit en la fraternité, en la culture de la tolérance.

Amar Naït Messaoud, source : www.depechedekabylie.com

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