La Kabylie du rebelle kabyle Matoub LOUNES
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Dépêche de Kabylie : Interview de Hacène Hirèche

Spécialiste en économie, Hacène HIRECHE est enseignant de civilisation et littérature berbères à l'Université Paris VIII. Dans cette interview accordée au quotidien "La Dépêche de Kabylie", il explique comment l'autonomie régionale pourrait être un cadre pour l'émergence de véritables potentialités.

La Dépêche de Kabylie : 23 ans pour le "Printemps berbère" et deux pour le "Printemps noir". Que vous inspirent ces deux dates ?
Hacène Hirèche : D'abord un sentiment d'immense gâchis. Ensuite, en prenant du recul, deux périodes salvatrices ! Je m'explique. Le gâchis, c'est la répression et le temps perdu et que l'on continue de perdre pour répondre à des aspirations légitimes d'un peuple qui réclame le respect de sa dignité. En 1980, les revendications étaient centrées sur la volonté de récupérer le patrimoine linguistique et culturel berbère afin de lui accorder toute sa place. Les Kabyles qui s'exprimaient au nom de tous les Berbères refusaient de subir une rupture de la chaîne généalogique qui reste le socle de leurs valeurs essentielles : la liberté, la solidarité et la démocratie locale. Le peuple kabyle refusait clairement l'ersatz de culture proposé par les pouvoirs successifs d'Alger. La mort de Boumédiène, fin 1978, était pour le pays une occasion de grande espérance. Ce sombre colonel incarnait la dictature stalinienne et était l'archétype du socialo-arabinisme d'inspiration baâthiste et nacérienne. Sa mort subite était ressentie comme l'ouverture possible d'une ère nouvelle. Mais ses successeurs ne l'entendaient pas de cette oreille. Ils sont restés aussi aveugles, sourds et arrogants que lui. La révolte de 1980 avait, en réalité, pour sens une refonte de la nature de l'Etat. Les institutions étaient (et sont toujours) des lieux où s'exerçaient quotidiennement l'exclusion, la brutalité et la corruption. Réclamer à ce moment-là le respect du pluralisme culturel et linguistique en faisant un levier de la liberté politique, montrait la portée de la lutte kabyle au-delà de ses frontières naturelles. Alors que le monde commençait à mal supporter l'uniformisation sous l'influence des deux blocs (OTAN/Pacte de Varsovie), alors que les peuples pliaient sous le poids de la centralisation des Etats avec leur pouvoir tutélaire, la Kabylie s'est insurgée pour dire non à toute forme d'hégémonie. La jeunesse de Kabylie a compris d'instinct que l'heure des monopoles politiques était révolue. Là, résidait le côté salvateur du "Printemps berbère".

La révolte de 1980 a ouvert la voie à la lutte pour les droits de l'Homme qui a connu son apogée en 1985-86. Elle a rendu également possible l'embrasement du 5 octobre 1988. En ce sens, la Kabylie a oxygéné l'Algérie entière mais aussi le Maroc. L'onde de choc a trouvé son écho dans l'Atlas et le Souss au grand dam du palais royal lui aussi inféodé à l'idéologie arabiste du Proche-Orient, une idéologie qui a conduit à la situation actuelle de l'Irak et à la fragilité historique de la Syrie, l'Egypte et sans doute de l'Algérie. Il faut rappeler que Ben Bella était un véritable agent de Nacer et nous l'avons vu voter à Baghdad pour Saddam Hussein. Tout cela est lié. Pour conclure sur la question, les deux dates m'inspirent le respect que nous devons aux jeunes qui se sont sacrifiés pour notre liberté. Il y a eu quatre morts dans mon village, Iwadiyen. Je comprends la douleur des parents, des proches. Cela me rapproche de mon peuple malgré mon exil.

L.D.K. : Peut-on établir, selon vous, une relation dialectique entre ces deux printemps ?
H. H. : Oui, en effet. Cette relation se traduit par la permanence de la violence institutionnelle. L'Etat algérien est oppresseur. Ses dirigeants qui concentrent entre leurs mains pouvoirs politique, argentier, militaro-policier n'ont aucun souci de la chose publique. Il ne leur vient pas à l'idée d'évaluer le coût de leur politique, de prendre la mesure des méfaits et des pertes que subit l'Algérie. On a servi des légendes, des mythes ; on nous a bâillonnés, bastonnés. Le résultat est que l'Algérie peut subir le même sort que l'Irak tellement la fracture est grande entre le peuple et les dirigeants. Les deux dates du mouvement de Kabylie portent la marque matérielle indélébile du drame algérien. Ce que veulent les Kabyles s'est remodeler l'Algérie dans l'intérêt des Algériens. Pour cela, il faut leur donner le pouvoir et les moyens : la démocratie de proximité et le partage équitable de la rente pétrolière.

L.D.K. : L'émergence des Archs est-elle un dépassement des acteurs politiques traditionnels ou un modèle d'organisation viable ?
H. H. : C'est une question d'importance. Je vais répondre en reprenant ce que j'ai déjà exprimé dans vos colonnes. Tels qu'ils sont conçus, les partis politiques n'expriment pas un rapport de conaturalité entre le politique, le social et le culturel. Ils reflètent surtout des intérêts propres à leur appareil et sont engouffrés dans une logique d'anéantissement de l'adversaire. Les partis agissent comme des factions. Ce sont des parties contre le tout. Chacun observe tous les jours comment tous les partis algériens (calqués sur le modèle français, la libre parole en moins) sont les vecteurs de la passion politique des chefs. Ils travaillent pour un intérêt particulier qui se cache insidieusement derrière l'intérêt général. Le parti politique est, pour l'essentiel, l'expression d'appétits privés et c'est cette logique qui conduit le plus souvent à la guerre des chefs, à l'élimination systématique des militants contestataires, à des décisions propres au sommet. C'est pourquoi également ils sont facilement mis sous la houlette des clans du pouvoir. Si l'on analyse le discours des leaders, on s'aperçoit de la convergence d'intérêts avec ces clans du pouvoir. Ce sont des alliances plus implicites qu'explicites pour ne pas trop s'afficher aux yeux de l'opinion. C'est pourquoi une démocratie basée sur le seul jeu des partis politiques est tronquée. L'Algérie a besoin d'écouter les archs qui sont en train de (ré)-inventer un nouveau contrat social. La démocratie à l'algérienne doit laisser une place à Tajmaât, à l'association et aux partis. Il faut tenir compte de toutes les forces sociales. L'élection à tous les échelons donnant une égalité des chances à tous permettra de voir des responsables représenter les mouvements sociaux au lieu de chercher (vainement) à les incarner. Le système actuel ne répond pas à cet impératif.

Pourquoi accorder une attention particulière aux archs ? Ce sont des institutions basées, depuis des siècles, sur l'autonomie de Tajmaât, instrument efficace pour donner une dimension humaine aux problèmes de la société. Le village et le quartier sont des lieux où peut, en toute confiance, se construire un réseau d'échanges générateur de lien social. Ces espaces possèdent la capacité naturelle de faire résonner des sphères émotionnelles qui font de nous des semblables malgré nos différences. En tant que moteur dans l'approche de l'autre, ils génèrent le respect de l'individu, des biens, et de notre environnement. En tant que cellule de base du arch, ils permettent à l'Algérien de jouer son rôle d'acteur en sortant de l'anonymat où l'ont plongé des institutions étatiques héritées de la colonisation. Les motivations des gens sont plus grandes parce que la dimension villageoise ou de quartier est une composante essentielle dans l'identité sociale de l'individu. On s'identifie aisément à notre lieu d'habitation, notre lieu de vie. Ces espaces permettent également d'échapper au processus de catégorisation des Algériens institué par l'Etat central, un Etat qui travestit notre chaîne généalogique et brouille nos appartenances. L'identité imposée par le pouvoir central aux Algériens est factice, elle dépersonnalise l'individu jusqu'à en faire, hélas ! un véritable monstre. Le travail des archs et de leurs leaders est une manière de reconstruire l'Algérie avec ses propres matériaux dont les régions regorgent de potentialités. L'autonomie des régions est le cadre propice à l'émergence de ces potentialités.

Propos recueillis par Idir BEN YOUNES

Article paru dans "La dépêche de Kabylie" du 20 avril 2003.


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