La Kabylie du rebelle kabyle Matoub LOUNES
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Les dialectes du tamazight et l’introduction de la langue amazighe dans le système éducatif

La normalisation de la langue amazighe en vue de son intégration dans l'enseignement: Toute réflexion ayant pour sujet la normalisation et la standardisation de la langue amazighe en vue de son intégration dans l'enseignement doit impérativement se poser au moins les questions suivantes:

1. La promotion du Tamazight sous forme d'une ou de plusieurs langues

Dès que la question de l'enseignement du tamazight se pose, on est par conséquent confronté au problème de savoir si tamazight sera enseigné en tant qu'une seule langue ou en tant que plusieurs langues. C'est en fait un dilemme tout à fait inévitable. Comme souligné ci-dessus, tamazight est déjà médiatisé en Kabyle, Chaoui et Mzab, trois dialectes dont nous avons expliqué qu’ils peuvent être fusionnés en un grand dialecte ou même en une langue indépendante. Nous reviendrons plus tard sur la possibilité de travailler vers la normalisation de la langue amazighe à l'intérieur des limites des États existants. Maintenant considérons les deux options suivantes:

a. La promotion du Tamazight en tant que langue unifiée

Auparavant, nous avons employé des termes tels que la normalisation et la standardisation sans définir exactement ce que nous voulions dire par-là. Nous avons pourtant donné des arguments que tamazight pourrait sûrement être standardisée et même être homogénéisé à long terme en optant pour un système phonologique commun d'écriture. Mais nous avons également avancé que de nombreux savants du tamazight, et les berbères en général, disent qu’une certaine sorte de reconstruction de la langue pourrait être requise dans le processus de standardisation. Mais permettons-nous de supposer que tamazight pourrait être reconstruit. Cela exige irrémédiablement un travail d’unification méticuleux des dialectes existants par des choix linguistiques pertinents. Une telle reconstruction peut en fait avoir des avantages et des inconvénients. Des avantages dans le sens que nous aurons une langue standardisée à tous les niveaux, que nous pourrions facilement enseigner au niveau national, à savoir aux personnes non-amazighophones qui voudraient apprendre tamazight sans avoir à choisir entre plusieurs versions de la langue. En outre, une langue normalisée au niveau national sera beaucoup plus appropriée pour donner des arguments solides contre la politique actuelle qui refuse une officialisation de la langue. D'autre part, une reconstruction du tamazight implique, comme inconvénient, une modification sensible des dialectes existants à un tel degré qu’ils seront incompréhensibles pour le public. Une langue amazighe reconstruite ne sera ni complètement kabyle ni touareg ni n’importe quel autre dialecte.

Une langue amazighe reconstruite risquera de devenir la langue de l'illettré, de la même manière que le latin dans le passé, avant les langues populaires, telles que le français, l’espagnol, etc. et de la même manière, à certains égards, que la langue arabe aujourd'hui. Une langue amazighe reconstruite nous rappellera, d’une façon ou d'une autre, la langue arabe classique vis-à-vis des dialectes arabes existants dont certains, comme c’est bien connu, sont peu inter-communicables. Cela voudrait en fait dire que les Berbères devraient être berbérisés et cela nous rappellera la politique désastreuse d'arabisation (des "Arabes"), chose qui n’est pas du tout souhaitable. Dans tous les cas, une telle tâche impliquera des pertes, et le succès éventuel d'une reconstruction sera seulement obtenu après une période très longue. Reconstruire une langue ou la normaliser sur la base d'un dialecte dominant est une tâche à long terme (voir Jahani, on the new Persian, pp 50, 1989.)

b. La promotion des dialectes existants vers des langues indépendantes

Dans un tel processus, on pourrait se demander si des dialectes très proches, tels que le Kabyle et le Chaouia, par exemple, peuvent être fusionnés ensemble à cause de leurs affinités. Une telle option implique, de toute façon, autant d’avantages que d’inconvénients. Des avantages parce que les dialectes promus au degré de langues indépendantes préserveraient leurs spécificités intrinsèques dans le sens qu'aucun dialecte ne subira aucune modification sensible qui pourrait l'aliéner, comme ce sera le cas d’une langue amazighe reconstruite. La seule modification que ces dialectes-langues auraient à subir est celle impliquée par un néologisme nécessaire. D'autre part, les inconvénients qu'un tel travail impliquera, est que les dialectes promus au degré de langues, seront de plus en plus éloignés les uns des autres, et les arguments, qui formeraient la base en faveur d’une officialisation de la langue amazighe, n’auront aucun impact politique. Ces nouvelles langues reconstituées sont susceptibles d’avoir, sous la pression politique, un statut de langues locales affaiblies sans aucun impact au niveau national.

Dans un cas comme dans l'autre, il s'avère cependant être très important de travailler vers la normalisation d'un système commun d'écriture. Un tel système, que nous avons discuté ci-dessus, devrait être strictement phonologique afin d'affaiblir l'impact de toutes les particularités phonétiques de n'importe quel dialecte, qui sont susceptibles de gêner la communicabilité mutuelle entre les différents dialectes. D'ailleurs, un système commun d'écriture, à long terme, aura pour effet l'homogénéisation du tamazight au niveau phonétique. Le lexique, et à un moindre degré les différences structurales, apparaîtront alors comme un enrichissement de la langue. Beaucoup plus important, dans un tel aménagement de la langue amazighe, est le fait que ceci constitue en effet une troisième alternative qui aura réellement, au niveau pratique, les deux avantages des deux options ci-dessus. En fait, cette alternative ne suppose aucun travail de reconstruction important, et l'enseignement de tamazight sera identique qu'en enseignant les dialectes déjà existants et enrichis, les uns les autres, par le vocabulaire et les expressions idiomatiques propres à chaque dialecte (voir Gudschinsky, p. 136, 1979, Venezky, pp 47-48, 1977.) L'enrichissement des dialectes se ferait naturellement d’une manière qui convient à chaque dialecte. Étant donné que ce système d'écriture est commun, les différences phonétiques inquiétantes, comme on pourrait le prévoir, disparaîtront finalement peu à peu. Une telle situation linguistique est en fait partiellement connue des langues scandinaves. En dépit de l'inexistence d'une orthographe commune, ces langues sont néanmoins inter-communicables grâce notamment à une partie plus ou moins commune du vocabulaire conservé et au fait qu'on enseigne plus ou moins toutes ces langues dans ces pays. Avec la normalisation d'un système d'écriture comme décrit ci-dessus, les dialectes du tamazight seront en effet plus près l'un de l'autre, plus que les langues scandinaves actuelles, par exemple. Il semble certain qu'un système d’écriture commun dans une langue donnée a un effet d'homogénéisation sur cette langue. Si l'orthographe des versions diverses de la langue française n'avait pas été identique, le français de la Suisse, du Canada et de la France etc. auraient été beaucoup plus différents les uns par rapport aux autres. Cela aurait été également le cas de l’anglais, de l’espagnol, de l’arabe, etc.

2. Le problème de la néologie

Il n'y a pas de doute que tamazight, pour des raisons connues, souffre du manque d'un vocabulaire adaptable aux besoins de la communication moderne et à la création d'un niveau abstrait de la langue, et par conséquent de la nécessité d’un néologisme afin de combler les brèches dont la langue souffre actuellement. Les travaux sur tamazight, qui peuvent être utilisés dans ce domaine, existent déjà. C'est le cas, par exemple, de la thèse de Ramdane Achab et des travaux de Mouloud Mammeri. Cependant, comme on peut le constater aujourd'hui, le kabyle est tellement chargé de néologisme qu'il est peu reconnaissable. Un néologisme vraiment nécessaire est profitable, mais lorsqu'il est exagéré, il risque d'être aliénant. Par exemple, il y a de nombreux kabyles qui sont incapables de comprendre complètement le kabyle diffusé dans les informations télévisées pour la simple raison que le dialecte a été tellement nourri de néologisme que seule une petite partie peut s'identifier à lui-même. Il n'est pas du tout nécessaire de créer des néologismes au détriment des termes déjà existants sous prétexte que ces termes sont d'origine étrangère. Il est bon de noter que l'anglais, par exemple, qui est la langue étrangère la plus enseignée au monde, avait conservé un petit pourcentage de son vocabulaire originel sans être pour autant une langue moins pure ou moins appréciée. En fait, l'impact linguistique d'une langue étrangère sur une langue donnée ne peut qu'enrichir cette langue. C'est pour cette raison qu'une réflexion prudente est nécessaire lorsqu'on travaille sur le néologisme.

3. La signification d'un système d’écriture commun à tous les dialectes du tamazight

En considérant le dialecte kabyle seul, on peut constater à première vue que ce dialecte est lui-même fortement diversifié au niveau de son système phonétique. Pourtant, grâce à une étude simple, on découvre que cette diversification phonétique constitue uniquement de simples variations et qu’elle n’a absolument aucun impact sur l’intelligibilité du dialecte. Dans de nombreux cas, la même diversification entre les dialectes du tamazight est en fait due à de simples variations phonétiques. Par exemple, la labio-vélarisation, qui caractérise fortement de nombreux sous-dialectes kabyles, est probablement une innovation locale qui ne devrait pas être prise en compte au niveau du tamazight, parce que, d’une part, cette caractéristique phonétique ne constitue pas un phonème indépendant (excepté dans certains cas rares où elle est probablement apparue suite à des accidents phonétiques); et d’autre part, parce qu’elle n’est pas connue dans tous les dialectes et même dans tous les sous-dialectes kabyles. La spirantisation est un autre exemple.

4. Le statut du tamazight comme langue maternelle d’enseignement

La langue est par excellence le support de l’expression de la pensée. Une société de la culture ne peut être fondée que sur une utilisation libre de la langue à tous les niveaux. Lorsque, pour des raisons politiques, une langue est tenue à l’arrière plan et privée de toute promotion lui permettant de s’élever au niveau de la langue d’éducation et d’enseignement, cela devient un handicap certain, et cesse par conséquent de produire les valeurs nécessaires à la construction d'un État démocratique et égalitaire. Toutes les études dans le domaine de la langue, en tant qu’outil d’expression et de communication, insistent sur l'importance cruciale des langues maternelles ou des langues natives. Par conséquent, le mépris de la langue amazighe en Algérie et ailleurs, pour des raisons politiques, a eu des conséquences désastreuses sur l'apprentissage des langues étrangères. Le résultat est que l’arabe classique et le français, les seules langues d’enseignement, sont devenues les langues de l'élite et donc le lot de l'illettré, et par conséquent cela a pour résultat la situation désastreuse du système éducatif en Algérie, pour ne mentionner que ce pays particulier. Tandis qu'environ 90% des étudiants ont passé leurs examens du deuxième cycle à l'école secondaire dans un pays comme le Danemark et environ 80% en France, les statistiques en Algérie, par exemple, sont tout à fait différentes. Il n’y a aucun doute que si les langues maternelles des Algériens, qui sont l’arabe dialectal et le tamazight, avaient été promues et enseignées, la maîtrise des langues d'enseignement, telles que l'arabe classique et le français, ne serait que meilleure, et le niveau d'éducation aurait sûrement été beaucoup plus élevé qu’il l'est actuellement. Le succès de l’apprentissage de la langue étrangère, sur une grande échelle, est intimement lié à l’enseignement préalable des langues maternelles. Ainsi, pour assurer une plus grande connaissance de l'arabe classique et du français, les seules langues actuelles d’enseignement, il est nécessaire d'enseigner aux enfants amazighophones du moins, la langue amazighe exclusivement pendant les trois premières années scolaires.

Remarques finales

Il s'avérera être de grande importance que les nouveaux professeurs de la langue amazighe aient non seulement une bonne formation pédagogique, mais également une excellente connaissance pratique de la langue. La limitation obligatoire de tamazight, en tant que langue domestique, a eu pour effet malheureux la stagnation de la langue. C'est pourquoi une excellente connaissance de la langue parlée (ceci ne signifie pas naturellement que la langue écrite soit négligée) devrait prendre une grande part dans la formation du professeur de la langue amazighe. Il est bien connu que lorsque les amazighophones et les arabophones, particulièrement en Algérie, s'expriment en tamazight ou en arabe dialectal, ils ont l'habitude fâcheuse de les mélanger au français, et cela est dû, pour une grande part, à la stagnation de la langue. Le succès de l’introduction de la langue amazighe dans le système éducatif dans les pays dans lesquels elle est parlée dépendra, dans un certain sens, des critères suivants:

1) Le support politique (cf. Janahi, p. 65, 1989)

2) L’extension et l’enrichissement de la langue par un néologisme approprié et nécessaire.

3) Le choix d’un matériel didactique basé sur une pédagogie qui prend en compte l'importance des langues maternelles dans l’apprentissage des langues.

4) La formation d’un groupe de pédagogues qui correspond aux besoins et aux objectifs de la langue.

Lectures supplémentaires

Achab R. 1998(?), (Thèse sur la néologie berbère), INALCO, Paris.

Allaoua, M.

- 1994, Variations phonétiques et phonologiques en kabyle, pp.63-76 in Etudes et documents berbères, 11, Paris.

- 1997, Sur les pronoms personnels: questions d'autonomie primitive, pp. 7-23 in Acta Orientalia, 58, Oslo.

Blomfield, L. 1933, Language, New York.

Chomsky, N. & Halle, M. 1968, The Sound Pattern of English, New York.

Galand, L. 1988, Le Berbère in Les langues dans le monde ancien et moderne, Paris.

Gudschinsky, S. S. 1979, A Manual of Literacy for Preliterate people, New Guinea.

Jahani, C.

- 1989, Standardization and Orthography in the Balochi Language, Uppsala.

- Jahani C. (ed.). 2000, Languages in Society -Eight sociolinguistic Essays on Balochi, Uppsala.

Mammeri M. 198 , Amawal, Edition Imedyazen, Paris.

Ray, P. S.

- 1962, Formal Procedures of Standardization, pp. 16-41 in Anthropological Linguistics, 4.

- 1963, Language Standardization, Studies in Prescriptive Linguistic, the Hague.

Prasse, K.

- 1972, Manuel de grammaire touarègue tome 1, Copenhague.

- 1973, Manuel de grammaire touarègue, tome 2, Copenhague.

- 1974, Manuel de grammaire touarègue, tome 3, Copenhague.

Suojanen, P. 1992, Aspects and Identity: Rights and obligations of Ethnic Groups, pp. 5-16 in Nordic Journal of African Studies, Uppsala.

Venezky, R. L. 1977, Principles for the Design of Practical Writing Systems, pp. 37-54 in Advances in the Creation and Revision of Writing systems, Paris.

Par: Madjid Alaoua, Ph.D.
Traduit de l’anglais par: Ali Amaniss


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