La Kabylie du rebelle kabyle Matoub LOUNES
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Mouloud Feraoun

Nous avons pu accéder à deux entretiens, séparés par douze années d'intervalle, que Mouloud Feraoun avait accordés au journal L'Effort algérien du 27 février 1953 et à un numéro des Nouvelles littéraires datant de 1961. Dans le deuxième entretien, Mouloud Feraoun répond à la question : "Quel est le problème de notre époque qui vous préoccupe le plus ?" Il dit : "Le plus important paraît être celui de la liberté et de la dignité de l'homme qui suppose, pour être réglé, que soit réglé avant lui et en toute urgence le problème de la faim et de l'ignorance."

Mais, singulièrement, la paix du monde est toujours troublée ou dangereusement menacée par ceux-là mêmes qui proclament chaque jour leur désir et leur intention de résoudre cet important problème de la liberté et de la dignité de l'homme". A la question : "La mort vous obsède-t-elle ?" Feraoun répond avec une lucidité déconcertante : "J'y pense quotidiennement, elle ne m'obsède pas. L'obsession de la mort a inspiré de belles pages à Pascal sur le "divertissement", mais un homme raisonnable n'a aucune inquiétude. J'ai 48 ans. J'ai vécu 20 ans de paix.

MOULOUD feraoun a eu beaucoup d'entretiens avec des journalistes ou des écrivains célèbres comme Camus. Il a même un enregistrement à la télévision française (ORTF) datant de la fin des années 50. Pour un écrivain, cela fait partie de l'activité littéraire et de la promotion de ses produits. Pour Mouloud Feraoun, l'entretien journalistique n'obéit pas à une simple formalité ou à jeu de questions-réponses. C'est plutôt la continuité, le prolongement de l'homme humble, raisonnable, humaniste et lucide qui s'est investi dans le roman ou le récit. Mouloud Feraoun a été un témoin privilégié d'un des plus grands conflits du monde après les deux guerres mondiales. Témoin ? Pas seulement. Dans la tourmente indescriptible où il n'y a pas que des héros et des traîtres, l'écrivain devient acteur même s'il essaye de casser les ressorts de cette dernière dichotomie héros/traître. Pour cela, il suffit de feuilleter son Journal, tenu entre 1955 et 1962 pour se rendre compte des déchirements et de la lucidité précoce de l'auteur du Fils du pauvre.

L'environnement journalistique, à la périphérie de la littérature, régnant pendant les années 40 et 50 était caractérisé par le réveil de la conscience européenne après la Seconde Guerre mondiale, les témoignages relatifs à cette période douloureuse marquée par l'hitlérisme et le fascisme et, enfin, le balisage intellectuel de ce que sera l'Europe et le monde pendant les décennies suivantes (coexistence pacifique, humanisme, garde-fous contre le révisionnisme de l'histoire...). Les grands auteurs ayant marqué ce bouillonnement médiatico-littéraire étaient, entre autres, Jean-Paul Sartre, Albert Camus, François Mauriac, André Malraux, Simone de Beauvoir... Mouloud Feraoun, écrivain "indigène", instituteur du bled ayant décroché une place au soleil, ne fait pas partie de cet "aréopage" même s'il est pétri des mêmes valeurs républicaines et humanistes que ces illustres hommes de lettres.

Comme il l'exprime dans ses œuvres et dans ses entretiens, Feraoun traite de l'homme kabyle et de la Kabylie en les inscrivant dans la grande aventure de l'humanité. Cette spécificité-universalité n'est pas comprise par tout le monde. Elle a même valu à Feraoun de fausses appréciations dues à des critiques qui n'étaient familiers que de la vie mondaine et des airs de villégiature. Tahar Djaout dira de lui (Algérie Actualité du 26/07/90) : "Malgré cette carrière brisée par la mort Mouloud Feraoun restera pour les écrivains du Maghreb un aîné attachant et respecté, un de ceux qui ont ouvert à la littérature nord-africaine l'aire internationale où elle ne tardera pas à inscrire ses lettres de noblesse.

Durant la guerre implacable qui ensanglanta la terre d'Algérie, Mouloud Feraoun a porté aux yeux du monde, à l'instar de Mammeri, Dib, Kateb et quelques autres, les profondes souffrances et les espoirs tenaces de son peuple. Parce que son témoignage a refusé d'être manichéiste, d'aucuns y ont vu un témoignage hésitant ou timoré. C'est en réalité un témoignage profondément humain et humaniste par son poids de sensibilité, de scepticisme et d'honnêteté. C'est pourquoi cette œuvre généreuse et ironique inaugurée par Le fils du pauvre demeurera comme une sorte de balise sur la route tortueuse où la littérature maghrébine a arraché peu à peu le droit à la reconnaissance. C'est une œuvre de pionnier qu'on peut désormais relire et questionner."

Feraoun interviewé Nous avons pu accéder à deux entretiens, séparés par douze années d'intervalle, que Feraoun avait accordés au journal L'Effort algérien du 27 février 1953 et à un numéro des Nouvelles littéraires datant de 1961. Dans le deuxième entretien, Feraoun répond à la question : "Quel est le problème de notre époque qui vous préoccupe le plus ?" Il dit : "Le plus important paraît être celui de la liberté et de la dignité de l'homme qui suppose, pour être réglé, que soit réglé avant lui et en toute urgence le problème de la faim et de l'ignorance. Mais, singulièrement, la paix du monde est toujours troublée ou dangereusement menacée par ceux-là mêmes qui proclament chaque jour leur désir et leur intention de résoudre cet important problème de la liberté et de la dignité de l'homme". A la question : "La mort vous obsède-t-elle ?" Feraoun répond avec une lucidité déconcertante : "J'y pense quotidiennement, elle ne m'obsède pas.

L'obsession de la mort a inspiré de belles pages à Pascal sur le "divertissement", mais un homme raisonnable n'a aucune inquiétude. J'ai 48 ans. J'ai vécu 20 ans de paix. Quelle paix ! 1920-1940. Et 28 ans de guerres mondiales, mécaniques, chimiques, racistes, génocides. Non, vraiment, on ne peut pas être optimiste sur l'avenir de l'humanité. On en arrive à penser constamment à la mort, à l'accepter dans sa nécessité objective. Encore une fois, il ne s'agit pas d'obsession". Quel est le personnage historique que déteste le plus Feraoun ? Eh bien, dans sa réponse, Feraoun "ne fait pas dans la dentelle". Il ne vise personne en particulier, mais des catégories et des vocations, "les prophètes et leur fanatisme, les dictateurs et leur sectarisme, les politiciens et leurs mensonges". Concernant la littérature proprement dite, Feraoun donne son opinion sur le roman : "Pour moi, le roman est l'instrument le plus complet mis à notre disposition pour communiquer avec le prochain. Son registre est sans limite et permet à l'homme de s'adresser aux autres hommes : de leur dire qu'il leur ressemble, qu'il les comprend et qu'il les aime.

Rien n'est plus grand, plus digne d'envie et d'estime que le romancier qui assume honnêtement, courageusement, douloureusement son rôle et parvient à entretenir entre le public et lui cette large communication que les autres genres littéraires ne peuvent établir (...). Le romancier, comme le poète ou le peintre, est digne d'envie. J'aime conter. J'ai peut-être du talent. Je voudrais bien me croire doué. Je n'en sais rien. Quoi qu'il en soit, j'ai beaucoup de choses à dire et tout le reste de ma vie pour cela. La somme d'efforts que mes ouvrages exigeront de moi sera toujours compensée par la joie que j'éprouverais à les écrire. Le sort de mes manuscrits ne m'a jamais véritablement préoccupé. J'écris donc d'abord pour moi. Mais mon secret espoir est que cela touchera un jour quelqu'un ou beaucoup d'autres".

"Mes personnages me disent ce que je dois écrire" Dans l'entretien donné à L'Effort algérien en 1953, M. Feraoun parle de sa première expérience littéraire, de lui-même et de ses moments d'écriture. "J'ai écrit Le fils du pauvre pendant les années sombres de la guerre (la Seconde Guerre mondiale, ndlr) à la lumière d'une lampe à pétrole. J'y ai mis le meilleur de mon être (...). Je suis très attaché à ce livre ; d'abord je ne mangeais pas tous les jours à ma faim, alors qu'il sortait de ma plume, ensuite parce qu'il m'a permis de prendre conscience de mes moyens. Le succès qu'il a remporté m'a encouragé à écrire d'autres livres (...).

A l'époque de ma naissance, mon père était cultivateur. Mais, avant 1910, il avait dû quitter le sol natal pour chercher ailleurs du travail. En ce temps-là, les Kabyles n'allaient pas encore en France mais dans le Constantinois. Par la suite, il se rendit dans les mines du Nord, à Lens exactement, et de là dans la région parisienne. Il travaillait aux Fonderies d'Aubervilliers lorsqu'il fut accidenté. On peut dire de mon père qu'il s'est donné beaucoup de mal pour élever sa nichée (...). Le succès de mon premier ouvrage m'avait encouragé à écrire d'autres livres. Il faut ajouter ceci : l'idée m'est venue que je pourrais essayer de traduire l'âme kabyle. J'ai toujours habité la Kabylie. Il est bon que l'on sache que les Kabyles sont des hommes comme les autres. Et je crois, voyez-vous, que je suis bien placé pour le dire (...) Le domaine qui touche à l'âme kabyle est très vaste.

La difficulté est de l'exprimer le plus fidèlement possible". Quand et comment Feraoun écrit-il sachant qu'il est d'abord un enseignant fonctionnaire ? "Je consacre ma journée à ma tâche professionnelle. J'écris mes livres la nuit et les jours de congé. Je noircis presque tous les jours de trois à quatres pages, sauf quand l'inspiration me fuit. Dans ce cas, je n'insiste pas. Je commence par établir une grossière ébauche du livre. Et c'est en écrivant que j'ordonne mon récit. En gros, je sais où je vais. Mais, au fur et mesure qu'avance le travail, surviennent des scènes et des situations que je n'avais pas prévues. Je me mets honnêtement à la place de mes personnages, je les sollicite et, finalement, ce sont les personnages qui me disent ce que je dois écrire." A la question de savoir quels livres aimait-il, Feraoun répond : "J'ai beaucoup lu et de tout. Je suis aujourd'hui plus exigeant que je ne l'étais hier.

Je goûte les livres vraiment humains, ceux où l'écrivain a essayé d'interpréter l'homme dans toute sa plénitude. Car l'homme n'est ni franchement bon, ni franchement mauvais. L'écrivain, voyez-vous, n'a pas le droit de parler des hommes à la légère". D'une probité exemplaire et d'une honnêteté intellectuelle rarement égalées, Mouloud Feraoun a été l'un des premiers qui a placé la Kabylité dans l'orbite de l'universalité, l'un des premiers qui ont porté un regard lucide et humain à la fois sur sa société et les frictions qui la travaillent. Enfin, en matière d'esthétique de l'écriture, il aura été une "école" que beaucoup d'autres écrivains ont essayé ultérieurement d'adopter avec plus au moins de bonheur. Après l'avoir adopté dans toute sa dimension au début de l'indépendance, l'école algérienne du IIIe millénaire a tourné le dos au "fils du pauvre" comme elle a tourné le dos aux valeurs sociales, républicaines et modernistes. Seuls quelques enseignants, dans leur solitude pédagogique, continuent amoureusement à dispenser du Feraoun parfois en photocopies qu'ils payent de leur poche.

Amar Naït Messaoud - Dépêche de Kabylie -


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