La Kabylie du rebelle kabyle Matoub LOUNES
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Les Berbères s'affirment (1994)

Dans l'Algérie en crise et en proie à une sanglante guerre civile, on a assisté ces derniers mois à un nouveau soulèvement des populations berbères de Kabylie. Manifestant leur volonté de voir reconnaître l'officialité du tamazight, la langue berbère, ainsi que leur identité ethnique et régionale, les Kabyles ont également réaffirmé leur opposition totale à la prise du pouvoir par le FIS, le Front islamique du salut.

Qui sont les Berbères ?

Depuis plusieurs millénaires, ils constituent le fond de la population de l'Afrique du Nord. Des îles Canaries jusqu'à l'oasis de Siwa (Egypte), des côtes algériennes jusqu'aux massifs du Hoggar (Algérie) et de l'Aïr (Niger), dans toute cette immense région, de nombreuses tribus berbères étaient installées, lointaines parentes des anciens Egyptiens et des peuples sémitiques. Sédentaires ou nomades, ces tribus vivaient dans la plus parfaite et anarchique démocratie tribale.
A la mort de Mahomet, au VIIe s., l'expansionnisme arabe amena la désagrégation de l'homogénéité ethnique et linguistique de la Berbérie jusqu'alors peu modifiée par les diverses invasions qu'elle avait subies. La première invasion arabe bouleversa profondément les Berbères en leur apportant l'Islam qui devait les unifier au nom de la communauté des croyants, l'oumma. Déjà partiellement judaïsés et christianisés, les Berbères embrassèrent la nouvelle foi.
Ce fut un processus étalé dans le temps parce que leur résistance aux envahisseurs fut énergique. Mais peu à peu, au fur et à mesure que tombaient les chefs les plus courageux et charismatiques tels que Damia, la fameuse Kahena, reine juive des Aurès, l'arabisation s'accentuait dans les villes et le long des grands axes de communication. A peine islamisés, de nombreux guerriers berbères suivant leurs nouveaux chefs arabes, partaient à la conquête de la péninsule ibérique. Au VIIIe s., les Berbères adhérèrent massivement au schisme kharijite manifestant par là leur particularisme national ainsi que leur opposition politique au califat. Leurs descendants, tous berbérophones, subsistent encore au Mzab, à Ouargla, sur l'île de Djerba et dans le Djebel Nefousa libyen.
Aux siècles suivants, deux dynasties berbères originaires de la Mauritanie, les Almoravides, et du Maroc, les Almohades, fondèrent les plus grands empires de l'Afrique du Nord. Au XIIe s., une nouvelle vague d'envahisseurs arabes, les Beni Hilal, détruisit ce qu'il restait de la splendeur de cette période. Un siècle plus tard, les régions complètement arabisées s'étaient étendues presque jusqu'à leur actuelle extension. C'est seulement depuis lors que l'on peut parler d'une dualité ethnique du Maghreb : ainsi, à côté des Berbères, il y a également des Arabes autochtones. Le cadre ethnolinguistique s'est définitivement stabilisé au XVe s. après l'arrivée des Beni Maqil qui colonisèrent la Mauritanie et assimilèrent les tribus autochtones; le massacre et l'absorption des Guanches par les Espagnols au XVIe s. paracheva les changements intervenus en Berbérie. La berbérité se maintînt jusqu'à nos jours dans les zones de refuge, les montagnes et le désert.
Sont actuellement berbérophones : depuis l'oasis de Siwa, à l'est, plusieurs oasis du centre de la Libye ainsi que les régions confinant avec la Tunisie et l'Algérie; Djerba et quelques villages du sud tunisien; une grande partie du Sahara algérien, l'Aurès, les Kabylies, l'Ouarsenis, les monts de Tlemcen; les deux tiers montagneux du Maroc; le Trarza mauritanien; et enfin, l'essentiel des montagnes arides et hostiles du Mali et du Niger. Sur ce territoire immense, vingt millions de personnes maintiennent vivant l'usage des différents parlers berbères. Mais il faut leur ajouter plusieurs autres millions qui habitent les régions récemment arabisées, sans compter les nombreux émigrés qui font de Casablanca, Alger et Paris, les plus grandes villes berbères.

Situation politique et culturelle
Laissons de côté les Berbères d'Egypte (deux ou trois milliers) sur lesquels nous manquons d'information. Négligeons ceux de Libye (250 000) oubliés de tous alors même qu'ils semblaient montrer des velléités d'opposition au régime du colonel Kadhafi, grand défenseur des peuples colonisés par les autres. Les Berbères tunisiens (300 000) ne font de tort à personne et sont surtout connus pour leur hospitalité, la beauté de leurs villages fortifiés, les ksours, et le charme de Djerba; beaucoup ont émigré en France où ils sont épiciers comme les Soussis du Sud marocain et les Mozabites.

Mauritanie

Mauritanie. Depuis le renversement du président Ould Daddah en 1977, les tribus maraboutiques (et berbères) de Mauritanie jouent un rôle plutôt effacé dans la conduite du pays. Associés aux Arabes dans la société de caste maure, les 200 000 Zénagas disputent aux peuples négro-africains, le pouvoir et les maigres ressources économiques d'un pays ruiné par des décennies de sécheresse et de rivalités entre tribus pro et anti- saharouies.

Niger et Mali.

Depuis 1990, l'insurrection des Touaregs du Niger (500 000) et du Mali (300 000) occupe les médias. Les anciens seigneurs des Noirs de la boucle du Niger, dont les femmes vont sans voile et sont les gardiennes du vieil alphabet tifinagh, se sont retrouvés citoyens de seconde catégorie dans les États nés de la décolonisation. Complètement marginalisés aussi bien au Mali qu'au Niger, ils ont vu leur antique économie de transhumance se désagréger sous les effets conjugués de la sécheresse et de l'apparition de frontières Étatiques là où leur liberté de mouvement était totale. Elevé au rang de langue nationale au Niger, le tamacheq est enseigné et utilisé dans les médias. Dans ces deux pays sahéliens, on s'achemine vers l'autonomie politique et culturelle des régions touarègues alors que la situation de ce peuple en Algérie (20 000) comme en Libye (50 000) reste déplorable.

Maroc.

L'existence d'un mouvement berbériste dans le Maroc actuel est bien connue. Sa volonté de voir introduite la langue tamazight dans les usages officiels est largement justifiée par le fait que les dialectes berbères sont utilisés par dix des 25 millions d'habitants que compte ce pays. Face à cette demande, la monarchie répond par la répression policière comme par exemple, au printemps dernier.
Il peut paraître étrange que le seul État arabe héritier des empires almoravide et almohade refuse d'accepter cette revendication. Cela paraît encore plus étrange lorsque l'on sait qu'Hassan II a épousé une Berbère et qu'il utilise volontiers cette langue pour traiter avec les tribus de l'Atlas dont l'allégeance lui assure une bonne partie de son pouvoir. Cependant, il ne faut pas oublier que pour d'évidentes raisons intérieures et géopolitiques, le souverain ne peut se permettre de réduire l'arabité de son État en reconnaissant la dualité ethnique de la population marocaine. Il faut également rappeler que la tentative malheureuse de l'administration coloniale française sous le maréchal Lyautey de jouer sur l'opposition culturelle entre Arabes et Berbères afin de mieux les contrôler, a laissé des traces dans tous les milieux politiques marocains qui se méfient de toute affirmation berbériste. Il convient encore d'ajouter que la revendication berbère est essentiellement le fait des populations de l'Atlas, le bled-es-siba, le "pays de la dissidence" qui depuis de nombreux siècles s'oppose au bled-el-maghzen, le "pays soumis" aussi bien berbère qu'arabe. Si elle n'est pas encore admise dans les écoles, la langue tamazight est largement utilisée sur les trois grandes radios qui couvrent la montagne berbérophone.

Algérie

Dans l'Algérie voisine, la situation est sensiblement différente. Sans profondeur historique véritable, cet État de création récente connaît périodiquement des problèmes d'identité. Malgré ses huit millions de berbérophones, l'Algérie se définit comme un "État arabe et musulman". Mais cette définition est remise en question par le groupement berbère le plus radical : les Kabyles. Déjà pendant la domination française, les Kabyles plus fortement scolarisés de par la volonté de Paris, fournirent de nombreux cadres à la lutte d'indépendance. Dans tous les partis nationalistes algériens qui virent le jour, il y eut des "crises berbéristes" chaque fois condamnées sous le prétexte de diviser la communauté musulmane dans sa lutte anti-coloniale. Alors que les Berbères, et particulièrement les Kabyles, eurent des pertes énormes pendant la guerre de libération, leur particularisme ne fut pas reconnu en 1962, comme faisant partie intégrante de la réalité linguistique et culturelle de la nation.
Quand on parle aujourd'hui de l'islamisme algérien, on a trop souvent tendance à oublier que, dans les années 1970, c'est sur le terrain de l'arabisation totale de l'école et du pays autant que sur le retour aux moeurs traditionnelles qu'il prît son essor dans les universités. En face, il y avait les militants berbéristes, généralement laïques et francophones, qui formaient le fer de lance de l' opposition aux islamistes et à la dictature du parti unique du FLN.
En 1980, éclata la révolte kabyle : mobilisé derrière sa jeunesse réclamant l'officialisation du tamazight, tout un peuple adossé à ses montagnes, se dressait contre le pouvoir central. Alger fit donner la troupe pour dégager les barricades et rétablir l'ordre des vieux moudjahidin embourgeoisés, les combattants de l'indépendance étant devenus de simples bureaucrates, gérant une glorieuse page d'histoire qu'une démographie échevelée rendait révolue. Le pouvoir, depuis toujours lié à certains milieux intégristes religieux, concéda cependant une amélioration de l'enseignement du berbère et de son usage dans les médias.
Depuis cette époque et surtout depuis les massacres de jeunes manifestants à Alger en 1988, la contestation berbériste s'est élargie vers une défense plus générale des valeurs laïques et démocratiques. Les forces politiques sur lesquelles elle s'appuie sont le Front des forces socialistes (FFS) de Aït Ahmed, ancien chef partisan, et le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) de Saïd Sadi. Ces deux partis se retrouvent au sein du Mouvement Culturel Berbère (MCB) qui assure la coordination de la contestation politico-culturelle.
Mais comme un peu partout dans le monde, il n'y a pas lieu de s'étonner que de fortes contradictions traversent la société kabyle et berbère. Personne ne sera surpris d'apprendre qu'aussi bien aux postes les plus élevés de la hiérarchie militaire (et donc du régime) qu'au sein des ultras islamistes, on trouve des Berbères : la moitié des grands chefs de l'armée en sont dont le président Liamine Zéroual, originaire des Aurès; en face, Mustafa Bouyali, fondateur en 1987 du premier maquis intégriste tout comme Mohammed Saïd, le nouveau chef du Groupe islamique armé (GIA) sont natifs de la Kabylie.
Touchés de plein fouet par la politique désespérée et meurtrière des islamistes, les Kabyles paient cher le prix de leur attachement aux valeurs progressistes. Beaucoup parmi tous ces journalistes, écrivains, enseignants et universitaires abattus froidement étaient originaires de Kabylie. Mais aujourd'hui, ce peuple martyr n'entend plus laisser massacrer les siens sans réagir.

Quelles perspectives pour les Berbères ?

S'ils forment le substrat humain des populations maghrébines, vingt et quelques millions de Berbères demeurent cependant assujettis à des États qui pour le moment n'entendent pas détruire la fiction d'une homogénéité ethnique et culturelle arabe qui les sert bien.
Si l'on fait abstraction des Touaregs prêts d'accéder à l'autonomie nationale tant au Mali qu'au Niger, il semble évident que l'avenir de l'ethnie berbère repose en bonne partie, sur la résolution ou non du problème islamiste. Si ce mouvement politique, social et culturel doit triompher quelque part, non seulement l'évolution vers la démocratieet l'émancipation des femmes se trouvera totalement bloquée mais les droits culturels des Berbères seront réduits. Paradoxalement, l'islamisme pourrait réussir où on l'attend le moins, c'est à dire en Libye et en Mauritanie. Ailleurs, malgré la montée des tensions, les régimes paraissent en mesure de lui résister.
Dans le cas de l'Algérie, c'est maintenant que se joue l'épreuve de force : jouant sur les divisions entre islamistes, s'appuyant de fait sur les régions berbérophones et arabes de l'Est où la lutte contre les Français fut très dure, à peu près assuré de l'esprit de corps de l'armée, le régime actuel devrait à l'usure prendre le dessus sur les intégristes qui ne bénéficient de l'aide d'aucun État voisin. Mais ce sera une confrontation terrible dont l'Algérie sortira passablement affaiblie et meurtrie.
La menace intégriste est née sur le terreau de la misère de populations dont le rapide accroissement démographique n'a pas été suivi par un développement économique et social proportionnel. Dès avant l'éradication de l'effet, il faudra évidemment penser à la suppression de la cause. Et donc, il conviendra de parler du fait berbère que les États maghrébins doivent accepter et des autonomies berbères qu'ils devront installer. Ce sont en effet des préliminaires indispensables si l'on veut donner un coup de fouet au développement de tous et pas seulement à celui des régions et des classes sociales les plus riches. C'est de toute façon la seule voie juste si l'on prétend réaliser l'intégration économique et politique du Maghreb. C'est seulement par la reconnaissance de l'importance historique et actuelle des peuples berbères que l'on pourra réduire l'impact négatif des nationalismes d'État et de tous les chauvinismes réactionnaires qui en découlent. Grâce à de telles avancées vers la démocratie, on pourra alors et alors seulement, parler de véritables "libérations nationales" des peuples du Maghreb.

Jean-Louis Veyrac, 1994, http://ethnisme.ben-vautier.com


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