La Kabylie du rebelle kabyle Matoub LOUNES
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Le retour d'un ancêtre kabyle

Ameziane Kezzar, « La fuite en avant », Paris-Méditerrranée/Editions Berbères, Paris, 2001.
115 pages, 12 Euros (78,71 F.)
Ci-après, deux passage du roman.

Le 20 avril 1980
Partout en Kabylie, la nouvelle s'était répandue comme une traînée de poudre: les étudiants de Tizi-Ouzou avaient protesté contre l'interdiction, par le préfet, d'une conférence sur la poésie kabyle, à l'université. Les étudiants avaient même adressé une lettre ouverte au président de la République. Ils y avaient publiquement exprimé leur mécontentement à l'égard du parti et de sa politique berbérophobe. En attendant, la tension continuait de monter dans la région et la population n'attendait qu'un signal pour crier sa colère.

Les forces de l'ordre s'étaient déployées dans la région, avaient cerné étroitement les points névralgiques et attendaient les ordres pour assaillir les forteresses protégeant les petits révolutionnaires armés de frondes et de lance-pierres.

Au lycée d'Azazga, comme partout ailleurs, les élèves s'étaient mobilisés derrière un syndicat. En attendant les instructions de leurs aînés universitaires, ils passaient leur temps à manger, à évacuer et à lézarder au soleil en écoutant des chants contestataires, diffusés par des hauts parleurs, sortis de sous le manteau.

Un des membres du syndicat, soûlard et endetté, saisit l'aubaine. Il passa, parmi ses camarades, et collecta des sous afin d'acheter de la peinture, du linceul et du papier pour les banderoles et les tracts. Il réussit, en outre, l'exploit de vendre, sous le manteau, les susdits hauts parleurs. Les poches bourrées, il partit en ville, chez July, son créancier et unique marchand de vin, ambulant et clandestin. Il s'acquitta de sa dette et se paya la cuite de sa vie. Il passa la nuit dans le camion-bar. Et au matin, jugeant qu'une rencontre avec les élèves privés de musique serait suicidaire, il prit la poudre d'escampette.

Banni par les siens et par le proviseur, ce camarade n'aurait plus jamais le droit de revendiquer sa Berbérité ou de griffonner sur les murs et sous les applaudissements, comme à l'accoutumée, le signe Z. Symbole de la lutte, il a la forme d'une fourche agricole; il est composé d'un petit manche terminé par trois longues dents à chaque extrémité ; chaque signe a donc six dents. Les bijoutiers ont repris le modèle et en ont fait des pendentifs, suspendus à des chaînettes, que les jeunes gens portent au cou. Selon les astrologues kabyles, le signe représenterait le crapaud. Ce qui veut dire que la Berbérie est née sous le signe du crapaud. Le batracien est un mauvais présage. Voici probablement la cause de tous les maux qui ne cessent de s'abattre sur le grand peuple berbère.

Le proviseur réclama au censeur la sonorisation de l'établissement. Le matériel était rangé au sous-sol de l'administration, on s'en servait uniquement lors des cérémonies officielles. Le syndicat mit en place la nouvelle sonorisation et la musique se recommença à électrifier les grilles de la forteresse et à renforcer le moral de ces jeunes révolutionnaires qui rêvaient de changer le monde, tout en ignorant son étendue.

Le 20 avril, un vrai messager arriva, interrompit les chants et annonça d'une voix alarmante :
- Ecoutez-moi tous ! Ce matin, à l'aube, les policiers ont attaqué la cité universitaire de Tizi-Ouzou. Ils ont matraqué les étudiants dans leurs lits. Ils les ont fait sortir à poil de leurs chambres. D'après les témoins qui ont échappé à l'assaut, il y aurait même eu des morts. Rentrez chez vous. Vous risquez de vous faire massacrer comme des chiens !.

Aussitôt, le proviseur invita les élèves à évacuer le lycée. Ça courait dans tous les sens. La peur se lisait sur les visages livides de ces adolescents qui voyaient leurs rêves de liberté s'effondrer sous les coups de baïonnette. Ils comprirent que la lutte n'était pas ce qu'ils croyaient un mois auparavant. Ils n'avaient jamais investi que dans le jeu, il y aurait la mort. Quelle horreur ! Ils auraient accepté l'emprisonnement, la torture, voire la sodomie, mais pas la mort. Vous rendez-vous compte !? Mourir à la fleur de l'âge ! Non, Akli n'était pas d'accord. Il prit ses affaires et, comme tous ses camarades, se réfugia chez lui.

Ainsi les élèves abandonnèrent-ils la partie, mais les autorités avaient triché.

Le retour d'un ancêtre

... Allongé à l'ombre d'un dattier, Akli ne savait pas où il était. Il se croyait sur une autre planète. Soudain, à l'horizon, il vit apparaître une silhouette humaine. Il ne pouvait en croire ses yeux. Il se pensait victime d'un mirage. La silhouette s'approchait; c'était un homme ! Il avait une démarche souple et droite. Il semblait pouvoir traverser le désert sans avoir à s'arrêter pour manger ou pour dormir. Akli était heureux. Il se leva pour saluer le voyageur :
- Salut à toi, voyageur ! As-tu une goutte d'eau dans ta gourde ? Je suis égaré dans ce désert infâme.
- Lève-toi fainéant ! Je te conduirai vers la fontaine.
- Quelle est ta destination, voyageur ?
- Je marche sur Cirta !
- Es-tu l'irrésistible Jugurtha1 ?
- Lui-même !
- Mais tu es mort, il y a longtemps !? Mort à Rome, enchaîné et battu.
- Les Romains !... Sont-ils encore là ?
- Ils sont partis. Cette fois-ci, il ne reste que nous.
- Qui êtes-vous ?
- Des survivants. Nous avons survécu aux raids romains, arabes, turcs et français.
- De quoi vivez-vous ?
- D'attente !
- Je reviens pour libérer mon peuple !
- N'avance pas ! Ton peuple te renie. On lui a enlevé sa mémoire.
- Qu'est devenu mon peuple ?
- Déraciné !
- Suis-moi, fainéant ! Je ferai bouger les montagnes.
- Les gens ne croient plus en toi !
- Suis-moi !
- Non, n'avance pas ! Tu risques de finir tes jours au fond d'un cachot.
- Les enfants de Bocchus2 !... en reste-t-il ?
- Ce sont eux qui nous gouvernent !
- Marchons sur mon royaume !
- Tout a changé, même le paysage. L'histoire t'a oublié.

Les deux hommes allaient en silence. Suivant le pas ferme et leste de Jugurtha, Akli reprenait force et courage. Ravivé, il était heureux de se trouver avec le grand Ancêtre et l'invincible guerrier. Parfois, le roi s'agenouillait, prenait une poignée de sable dont il laissait les grains filer entre ses doigts en les regardant avec nostalgie et sans mot dire.

Un panneau indicateur, signalant la ville de Constantine, attira l'attention d'Akli :
- Cette route mène vers Constantine !
- ... !?
- Le nom romain de Cirta !
- Allons-y !

En ville, Akli s'enquit des vestiges du palais du royaume numide. Sacrilège ! Les Constantinois, scandalisés, se renfrognèrent ; toutefois, ils regardaient le guerrier avec admiration :
- Qui est cet homme ?
- C'est Jugurtha, le grand ancêtre ! répondit Akli.
- Quelle puissance ! s'exclamaient-ils.
- Dans quelle langue communiquez-vous ? demanda Jugurtha à son compagnon.
- Dans la langue algérienne : un mélange de berbère, d'arabe, de turc et de français. Les gens ne se comprennent plus. On les a divisés en communautés qui ne cessent de s'entredéchirer.
- Il faut que je retrouve mon royaume !
- Ton royaume a fondu comme neige au soleil.

Voyant des hommes à genoux devant une mosquée, sur la chaussée et sur les trottoirs, Jugurtha fronça les sourcils :
- Que font ces esclaves ?
- Ils prient !
- Sont-ils tristes ?
- Non, ils sont musulmans !
- Qui sont-ils ?
- Des gens venus d'Orient. Ils nous ont apporté leurs pratiques.
- Ils sont comme les Romains ?
- Pas exactement. Les musulmans nous promettent le paradis. On dit qu'Allah est avec eux.
- C'est leur chef militaire ?
- Non, c'est leur Dieu.

L'un des pratiquants saisit les paroles blasphématoires. Il se leva d'un bond et s'élança sur Jugurtha : Allah Akbar !. Le guerrier le repoussa et le pratiquant tomba à terre. Tout le monde se leva pour voir Jugurtha. Akli en était fier :
- Tu as failli le tuer !
- Je ne suis pas un assassin ! Je ne l'ai fait que pour l'écarter de mon chemin.
- ... ! ?
- Montons sur la colline ! Je veux voir le pays comme il était autrefois.

Du haut de la colline, le guerrier embrassa le pays embrasé d'un regard désolé :
- Où sont les champs de blé ?
- Les champs de blé ont été anéantis par le feu des hommes.
- Où est l'occupant ?
- Il n'y a plus d'occupant. Ils sont tous partis, mais ils ont laissé derrière eux leurs fléaux, ainsi que des gardiens pour les perpétuer.
- Les enfants de Bocchus ?
- Oui.

Le guerrier leva les bras au ciel et poussa un cri :
- Aaaaaaaaaa !!!...

C'était le cri ancêtre. L'écho revenait de très loin. L'appel était entendu de partout. La terre trembla, les rivières changèrent de cours, les montagnes, les forêts, la mer, le désert, tout reconnut la voix de Jugurtha, l'homme qui les avait défendus contre l'envahisseur. Un frisson traversa le corps d'Akli qui se réveilla en sueur, le coeur battant la chamade et les membres tremblants.

________

(1) Jugurtha : Roi de Numidie(118-105 av. J-C). Il lutta contre les Romains, fut vaincu par Marius (107 av. J-C) et livré à Sylla (105). Il mourut en prison.
(2) Bocchus : Roi de Maurétanie et beau-père de Jugurtha. Il livra celui-ci aux Romains.

La fuite en avant est un roman.
Akli démabule dans Paris, sans papiers, sans travail, sans femme. Le jeune
Kabyle n'est cependant pas totalement dépourvu : il a pour lui la force de
ses désirs, son esprit critique, son sens de l'humour et surtout l'immense
faculté de rêver.
Akli déambule dans Paris parce qu'il a dû quitter l'Algérie. Il se remémore
les événements de toutes ces années passées : la mort de Boumediène lorsquil
était lycéen, la contestation des étudiants lors du Printemps berbère, ses
débuts de professeur et son éviction de l'enseignement...
L'expérience d'Akli est loin d'être unique. C'est celle d'une génération
sacrifiée de Kabyles. Avec force, usant d'une langue décapante et inventive,
Ameziane Kezzar témoigne pour tous les autres.

Ameziane Kezzar, né en 1962 en Kabylie, vit à Paris. « La fuite en avant »
est son premier roman.

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Table des matières :

I. Rêves et cauchemars

La publicité
Paris en prose
Le steréotype
Le retour d'un ancêtre
Le refuge
Les mauvais vents
Los Angeles
Imagine
Les futurs déportés
La littérature
Le mauvais tour
Rue Budapest
L'arrivée d'Akli à Paris
Gestern
La couche d'épines
Akli rentre au village

II. Les grands moments de l'histoire

La mort du dictateur
L'enterrement du dictateur
Les mots croisés
Le congrès extraordinaire du Parti
Le suffrage universel
Le pèlerinage
L'entracte
Le cul de l'étudiant
Le 20 avril 1980
L'aube de l'étudiant
L'anniversaire

III. Les années contestataires

Le désaccord
Le désaccord suite
Le reflex de Pavlov
Les études
Le transfert
Juste un jour
Le chien de l'université
Un crapaud à table
L'Assemblée Générale
Le Président de la République
La manif.

IV. La transition

La prière du samedi matin
La note
La réunion
Juste pour rire !
L'inspecteur général
La grande école
Le Conseil de Classe
La fête de fin d'année
Chez l'inspecteur général
La retraite anticipée
Le départ

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Ameziane Kezzar est kabyle, il vit à Paris. Il poursuit des études de
berbère à l'Inalco (Paris).
Si « La fuite en avant » est son premier roman publié, il est l'auteur de
plusieurs textes qui n'attendent qu'à être publiés :
- Adaptation de textes de Georges Brassens en kabyle ;
- La résreve kabyle (roman) ;
- Vers quelque part (textes et aphorismes) ;
- Ighil n ddraa (texte bilingue : kabyle-français);

source : http://amazighworld.net/


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