La Kabylie du rebelle kabyle Matoub LOUNES
ACCUEIL | KABYLIE | CULTURE | MUSIQUE | PHOTOS | FORUM
CULTURE
News
Tamazight
Littérature
Poésie

Fellag : Interview

Fellag, le rire par l'amer : Il s'est rasé la moustache mais n'a rien perdu de son piquant. Mohamed Fellag reste tout entier dédié au rire qui soulage, pince et fait pleurer de rire ou pour de vrai. Depuis 1994, cet Algérien hors pair vit en France, par sécurité. Mais il connaît toujours une immense popularité à Alger, où il a débuté comme humoriste. C'est là qu'est né, en 1992, « Un bateau pour l'Australie », l'irrésistible spectacle avec lequel il vogue vers nous. Dans sa poche, on trouve aussi un nouveau recueil de nouvelles, « C'est à Alger ».

Fellag est férocement attaché au pays qui l'a vu naître, souffrir puis s'exiler. Son secret ? Il est une de ces grandes âmes qui ne croient qu'à l'amour et savent l'expliquer.

Votre rire est impitoyable, mais tissé de tendresse. Comment le public réagit-il ?

Les spectateurs disent que mes spectacles leur apportent une bouffée d'air inattendue, une leçon de lucidité par rapport à la société algérienne. En fait, ils se rendent compte qu'ils ont beaucoup plus de difficultés que les Algériens à rire profondément d'eux-mêmes. Ici, on rit sur des choses extérieures, qui ne nous touchent pas directement. Bien sûr, le rire peut aller chercher loin. Mais il va surtout chercher loin chez les autres ! Je crois que les Français, par exemple, devraient creuser un peu plus le regard qu'ils ont sur eux-mêmes.

L'univers caustique et parabolique d'« Un bateau pour l'Australie » prouve que l'autocritique ne vous effraie pas...

Fellag

La réalité rattrape la caricature d'il y a dix ans ! Le spectacle est plus que jamais ancré dans une réalité désespérante. En même temps, la réalité algérienne n'est pas désespérée. Elle est combative. Actuellement, malgré la répression armée, il se passe un mouvement citoyen important, ce qui est rare dans le monde dit musulman.

Le fait que j'existe, que je puisse faire cet humour prouve cette attitude combative de l'Algérie. Je ne suis qu'une émanation de cette société qui aime rire, même si on l'ignore souvent. Mon humour appartient au monde d'où je viens, qui contient de l'espoir dans la désespérance.

Votre travail traque les impasses d'une société basée sur les abus d'une autorité patriarcale. Tout le monde en rit-il ?

Je viens d'un pays jeune. D'un pays qui a été blessé dans son âme, dans son être tout entier. Au départ, quand j'ai commencé mes spectacles, j'ai choqué une partie du public. Je comprends : c'était fait pour ! Certains se méfient des mécanismes de la libre pensée. Ils considèrent que l'Algérien est un bloc monolithique fait de courage, de fierté, d'orgueil et de bon sens. Mon travail choque ces idées-là, d'autant plus qu'elles fondent le pouvoir, à tous les niveaux. Le père de famille qui veut inculquer un système d'éducation traditionnel à ses enfants n'a pas du tout envie de le remettre en cause. Le petit flic dans la rue n'a pas non plus envie qu'on touche à ces idées-là.

Votre écriture résulte d'observations quotidiennes. Votre enfance a aussi son importance. Vous avez vous-même grandi dans une société patriarcale ?

Tribale même ! C'est-à-dire qu'elle porte en elle tous ces monstres de l'autoritarisme. Aujourd'hui, j'essaye de combattre le germe de l'autoritarisme, parce qu'une fois qu'il est porté au pouvoir, il fait des dégâts.

Attention, il y a de très belles choses dans les sociétés tribales ! La solidarité familiale est très importante. Les enfants sont éduqués par toute la tribu : tout le monde s'occupe de vous, on peut aller manger chez l'un ou l'autre, il y a très peu de violence familiale. Les gens qui découvrent ces sociétés disent que c'est le paradis des enfants !

Là où ça se corse, c'est à l'adolescence. Les sociétés restent fermées par rapport à l'éclatement de l'individu et à son ouverture au monde. Les jeunes ne trouvent plus de réponse.

Ceux qui ont la soif du pouvoir, par contre, peuvent utiliser les germes de l'autorité tribale pour faire de la politique. Résultat : chez nous, avec les hommes politiques, on a affaire à des patriarches. C'est-à-dire qu'on a un président patriarche, des ministres qui sont comme des oncles très méchants, et les mecs qui travaillent au bureau, ce sont les cousins détenteurs de l'autorité morale de toute la tribu depuis toujours... Ils en font un instrument de pouvoir coercitif et terrifiant. Quand vous voyez comment notre président Bouteflika engueule les gens, c'est une espèce de père Fouettard ! C'est le papa de tout le monde, il devient le patriarche absolu, qui a droit de vie et de mort sur ses enfants citoyens. Ça devient de la caricature.

L'Algérie peine à sortir du cercle de la violence. Votre spectacle, tournant la haine en ridicule et déridant nos vieux démons, est-il porteur d'espoir ?

Le peuple algérien, qui était un peuple extrêmement pacifique à la base, a produit une violence inouïe. Tous les peuples, au départ, sont pacifiques. Ce sont les manipulations politique ou économiques qui font qu'on aboutit à la violence, à la méfiance, à l'exclusion totale de l'autre jusqu'à vouloir sa disparition physique. Je crois malheureusement que tous les humoristes de toutes les cultures du monde ne peuvent empêcher la haine. La culture doit exister, parce qu'elle accompagne sans cesse nos actes. Pour moi, elle est essentielle, elle me fait vivre et respirer. C'est dommage qu'elle ne puisse pas freiner la haine, remettre la balle dans le fusil et empêcher la mort de régner.·

LAURENT ANCION, http://dossiers.lesoir.be


FORUMS
Music
Poésie
Tchatche
Rencontres
© Kabylie 2015 | Charte | Recommandez-Nous | Plan | Archives | Contact